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Le Roman de Renart
raconté par Jean Rochefort et 11 comédiens

Musique Valentin Clastrier

A PARTIR DE 7 ANS







Le Roman de Renart préfigure le conte pour enfant en dépeignant les animaux sous les traits de caractère des humains, créant ainsi la parabole pédagogique. La littérature du Moyen Age retentit des exploits du Roi Arthur, des chevaliers Lancelot, Tristan ou Perceval, héros courageux et parfaits... mais elle résonne aussi de ceux du Renart, première véritable figure du vaurien admirable, du fourbe désobéissant et charmeur. En lui existent déjà tous nos anti-héros, voleurs au grand cœur, vagabonds paresseux et rêveurs. Renart annonce Arlequin, Polichinelle, Scapin mais aussi Arsène Lupin, Robin des bois, Charlot et tant d’autres. Découvrez-le sous son vrai visage, rendu si présent par la voix vive et ironique de Jean Rochefort qu’on le voit presque courir. Amusez-vous en écoutant le récit de ses exploits et de ses ruses, de ses combats contre le féroce Ysengrin, contre le peureux et vaniteux Chanteclerc, contre le naïf Tiècelin ou le fier Noble Lion.
Patrick Frémeaux et Claude Colombini
 
Avec Alexandra David, Marie Le Gales, Virginie Icart, Quentin Baillot (Renart), Éric Genovèse, sociétaire de la Comédie-Française, Georges Ischenko, Jean-Marie Lehec, Mathias Mlekuz Stephan Ropert, Paul Samuel, Yves-Robert Viala.
Musique : Valentin Clastrier, vielle à roue et vielle à roue électro-acoustique.
Direction artistique : Olivier Cohen.
Adaptation : Éric Herbette, Olivier Cohen.
Une lettre de Renart, adressée au jeune auditeur en guise de commentaire.
Augmentée d’un lexique rédigé par Grimbert, le blaireau...

Lecteur, tu viens d’écouter le récit de quelques-uns de mes exploits et tu te réjouis de tout savoir sur mon histoire : quand a-t-elle a été écrite ? Par qui ? Dans quel lieu ? Je constate que tu ne te souviens déjà plus des dernières paroles de notre récit : “On entendra toujours parler de Renart, de tout temps et sur toutes les terres... et c’est bien ainsi, n’est-ce pas mon ami ? Il ne s’agira pas toujours d’un goupil, mais d’un homme ou d’un animal qui, même s’il n’est pas le plus fort, montre le plus de ruse.” Moi, Renart, peut-être le plus ancien personnage de notre vieille Europe, je reste présent jusqu’à aujourd’hui dans tant de contes qu’une vie entière d’historien ne pourrait en faire la liste !

D’ailleurs, pour rapporter mes exploits, il en a fallu des moines, des troubadours, des trouvères... Mon histoire, le Roman de Renart n’est même pas un roman, mais un cycle de poèmes pour la plupart anonymes, composés sur près de cent ans, depuis environ 1170 jusqu’en 1250 environ, et seulement réunis au XIIIe siècle. Ces poèmes, des octosyllabes - autrement dit écrits en 8 syllabes, je l’explique pour Ysengrin qui n’a jamais su écouter ni instituteur, ni lettré - ont été nommés branches dès le moyen âge. Je dois avouer avec fierté qu’on n’en dénombre pas moins de 26, comportant entre 300 et 3000 vers, pour rapporter quelques moments de ma vie... et pas tous, loin s’en faut !

Grimbert le blaireau, qui a un peu lu, m’a juré que pas moins de vingt-huit auteurs ont collaboré à cette œuvre gigantesque, dont les épisodes parfois se continuent, parfois se répètent. Personne n’a d’ailleurs essayé (au moyen âge du moins) de donner une unité à tous ces textes. Ils ont été transmis tels quels avec leurs répétitions, avec leurs incohérences (1). Grimbert m’a expliqué qu’ils remontent sans doute à une importante tradition orale, dans lesquels les trouvères puisaient à volonté les thèmes de leurs compositions. Seuls quelques auteurs ont tenu à nous transmettre leurs noms, comme Pierre de Saint-Cloud qui a écrit la plus ancienne branche de mon histoire, la deuxième, en 1170 ou comme Richard de Lison un peu plus tard.

Bien sûr, quelques grands écrivains ont poursuivi ces récits, tel Rutebeuf avec un Renart le bestourné, ou Jacquemart Gelée de Lille, avec un Renart le Nouvel. Les branches n’ont en fait cessé de se développer et de se multiplier. Mais si certaines d’entre elles et me font honneur et ne manquent pas de saveur - c’est le cas de l’écrire - Renart mange son confesseur - comme j’aime ce titre ! - ou méritent quelques applaudissements devant la qualité de leur invention, comme le Pèlerinage de Renart, la plupart des suivantes m’ont déçu : par exemple, ce Renart le contrefait au XIVe siècle (vers 1330), qui reprend en près de cinquante mille vers interminables toute mon épopée. A croire que l’auteur voulait écrire une encyclopédie... il y en a pourtant bien assez dans toutes ces bibliothèques où je ne mets jamais les pieds.

Tu te demandes sans doute ce qui réunit tous ces contes... eh bien, je dois t’avouer qu’ils possèdent un noyau dont je ne peux te parler sans rire : le conflit qui m’oppose moi, Renart, et notre compère le loup Ysengrin, féroce mais bête et méchant. En deux mots, la lutte éternelle de la ruse contre la force brutale et stupide. Ce que confirme si bien l’origine de nos deux noms : le mien vient de Ragin-hart, “fort par le conseil” ; et le sien, Isen-grim signifie sans doute “féroce comme le fer” ou “casque de fer”. Remarque d’ailleurs que la grande popularité de nos combats a d’ailleurs fait que mon nom “Renart” s’est peu à peu imposé dans la langue, pour que vers 1250, il désigne définitivement tous les goupils de notre pays. Des changements orthographiques, très courants dans le français ont changé le “t” en “d” et voilà pourquoi tu nommes de mon nom le magnifique animal roux au long museau que l’on trouve toujours dans les campagnes.

S’il faut rappeler quelques épisodes de ces combats - dont tu imagines bien le vainqueur, n’est-ce pas ? - je dirais que par ma faute Ysengrin est allé trois fois en prison... que je l’ai précipité dans un piège à loup, alors qu’il voulait manger un lapereau... que je l’ai fait dormir dans une bergerie où plusieurs braves hommes l’ont découvert et battu comme âne sur le pont... puis, que je l’ai poussé à manger six jambons chez un prêtre, au risque d’être emprisonné. A cause de sa gourmandise, il a été si gonflé par son repas qu’il n’a pu sortir par le trou qu’il avait fait pour entrer. Je l’ai également fait asseoir dans l’eau gelée jusqu’à ce que sa queue reste prise dans la glace. Puis je l’ai fait pêcher dans une fontaine, une nuit de pleine lune, prenant pour un fromage le blanc reflet du bel astre. Cent fois au moins, je l’ai épuisé et vaincu à force de ruses. A tel point qu’il faillit en devenir moine...

Je pense que ce sont là des aventures que se plait à conter la littérature orale. Le faible, le rusé y bénéficie, malgré ses tours et ses méfaits, de toute l’indulgence du bon peuple... et j’en ai profité, je te l’assure. Bien sûr, on m’appelle “le rouquin”, le “puant”, mais ce sont là finalement des termes amicaux. Il ne m’arrive jamais d’être en position ridicule, alors qu’Ysengrin, lui, ne cesse de passer pour le dindon de la farce... animal que mes crocs apprécient plus que tout. Il est vrai que même si je dois avouer qu’un goupil vole souvent les poules dans les villages, il ne fait jamais comme le loup, qui s’attaque à la vie des paysans, à celle de leurs enfants, mange leurs chevaux. Pas de danger que l’auditoire s’apitoie sur Ysengrin : malgré tout ce que je pourrais lui faire, malgré toutes mes fourberies (2), je serais toujours absout. La peur, la haine du loup reste l’un des plus vieux sentiments dans nos pays.

Il existe une autre raison pour laquelle tout le monde aime mes histoires et se réjouit d’entendre ces véritables “contes à rire”. Ma faim insatiable, ma personnalité changeante, ma capacité à triompher de la force me rendent sympathique à tous les paysans et les bourgeois. Ils se reconnaissaient dans mon personnage, trompeur universel et redresseur de torts, mais surtout contestataire de l’ordre. Voila pourquoi d’ailleurs les branches les plus tardives ont développé une veine plus satirique (3), plus critique que le comique simple et bon enfant des premiers récits. Les auditeurs, les lecteurs aimaient y retrouver un monde animal gouverné par exactement les mêmes règles et les mêmes passions que le monde humain. Chacun avait l’impression d’observer sa société, avec ses seigneurs tyranniques, ses moines goinfres et paresseux, ses paysans avares : finalement une sorte de revanche de la bourgeoisie contre l’ordre imposé par des nobles qui la méprisaient. Regarde combien la société dans laquelle j’accomplis mes exploits est calquée sur la société féodale, avec le roi suzerain, Noble le lion ; les barons avides et brutaux, Grimbert le blaireau, Brun l’ours et Ysengrin le loup (ainsi que son épouse Hersent); moi, Renart le bourgeois ; enfin les hommes d’église, pédants et rapaces : Tiècelin le corbeau, Tibert le chat, Bernart l’âne et Musart le chameau; enfin, les petites gens, Couart le lièvre, Belin le mouton, Tardif le limaçon, Chanteclair le coq et ses sœurs les poules Blanche, Noire, Roussotte.

Ces personnages qui désignent sans en avoir l’air, qui cachent les personnes dont ils veulent se moquer dans une troupe d’animaux permettent de rédiger une sévère critique de notre société d’alors - un peu à l’image des fables de l’un de nos célèbres successeurs, La Fontaine qui n’a d’ailleurs pas hésité à reprendre quelques épisodes de notre histoire. Dans le Roman de Renart, on dénonce la pauvreté ou la faim, on rit de l’église, on critique seigneurs ou roi... on se moque de la morale présente dans les textes “nobles” alors à la mode : chansons de geste ou romans courtois, en les parodiant (4). Nous, Ysengrin, Hersent, Renart et Chanteclair, apparaissons comme les figures inversées et moqueuses des Charlemagne, Louis, Roland, Guillaume et Ogier ou des personnages des romans de la Table Ronde : Arthur, Guenièvre, Keu, Lancelot, Perceval et Galaad.

Grimbert, qui ne manque jamais une occasion d’étaler ses connaissances, m’a juré que cette tradition est très ancienne et vient de l’Antiquité classique. Lui qui aime se glisser sous le plancher de l’école, a vu des livres appelés isopets, du nom d’Ésope (5), où pullulent les récits d’ânes et d’oiseaux, de chiens et de chats qui permettent de parler de son époque sans en avoir l’air. Comme quoi, je ne suis pas le seul à préférer les chemins tordus et détournés ! Il m’a signalé le très célèbre récit écrit par un écrivain nommé Alcuin, au temps de Charlemagne : un poème du Coq, une drôle d’épopée dans laquelle les moines d’un couvent sont incarnés par les personnages d’une basse cour. Mais très vite, il m’a dit qu’on me retrouvait dans la plupart de ces histoires. Il en est ainsi dans le poème de l’Ecbasis cujusdam captivi per tropologiam... quel nom interminable ! qu’on peut traduire par Moralité sur l’évasion d’un captif. Ce texte fut composé au Xe siècle par un religieux du monastère de Saint-Èvre, à Toul, et propose une fable réjouissante qu’on nomme : “parabole” (6). Le héros, un veau, s’est enfui de la bergerie et de terribles dangers le guettent. Il faut comprendre que tout moine qui abandonne son couvent peut tomber de mal en pis. La fin de ce texte m’a toujours fait rire : le loup déclare que seul le renard peut lui rendre la santé, et mon ancêtre goupil se venge en persuadant le lion que pour guérir, il faut s’emmailloter de la peau du loup. Celui-ci sera écorché, sur les conseils de son ennemi, pour permettre la guérison du roi.

Il est vrai que ce pauvre Ysengrin a toujours passionné les gens... parfois à son grand malheur. La première où l’on trouve le nom d’Isengrimus est assez curieuse. Elle figure d’après Guibert dans un manuscrit de Guibert de Nogent, aujourd’hui disparu, heureusement, sinon Ysengrin ne cesserait d’en parler ! L’auteur y appelait ainsi un vilain (7) impliqué dans une violente révolte de la commune de Laon, en 1112 et connu pour son aspect ou pour son caractère de loup. Imaginez un peu le personnage ! Dans cet immense poème (près de 6 500 vers), sans doute écrit vers 1150, un moine de Gand appelé Nivard, tente de parler de notre monde en utilisant des animaux. On m’y retrouve déjà sous le nom de Reinardus le goupil, on y retrouve aussi Balduinus l’âne ou Bruno l’ours...

Je ne peux m’empêcher de faire une réflexion en voyant nos noms présents dans de si nombreux récits. Aucun des poètes ne nous a inventés, mais a bien plutôt utilisé un fond d’histoires que les gens avaient l’habitude de se conter... j’ai trouvé par exemple en Alsace un texte de 1170 environ, où un trouvère(8) nommé Heinrich der Glichezâre (“L’Hypocrite”) écrit en allemand un Reinhart Fuchs. Là aussi, on reconnaît quelques-uns de mes amis : Dieprecht pour Tibert, Diezelin pour Tiècelin.. Il y en aura encore beaucoup, tu l’imagines, comme le Reinaert de Vos, écrit après le Roman de Renart vers 1250, en flamand, par deux auteurs différents, dont un poète de talent, le trouvère Willem.

Les frères Grimm, historiens des contes au dix-neuvième siècle, pensèrent même avoir retrouvé l’origine de cette tradition orale dans une très ancienne “épopée animalière” (Thiersage). Ils pensaient que tous ces contes remontaient à la Germanie de Tacite (9) et qu’ils étaient influencés par de vieilles fables datant des origines de notre civilisation - c’est en tout cas ce que m’a expliqué Grimbert. Mais je n’y crois pas beaucoup. Il me semble plutôt que toutes nos histoires sont nées dans notre temps, au moyen âge et reposent sur les réalités de notre époque. Ecoute donc notre récit et tu t’en rendras compte. Noble Lion ressemble à Charlemagne et ses barons aux nobles d’alors ; on trouve l’histoire de tournois de chevalerie, d’adoration de reliques (10) ; on découvre toute notre société de nobles, bourgeois et paysans, avec leur vie de tous les jours, leurs ridicules et leurs espoirs. Et puis, je ne peux m’empêcher de remarquer que les mêmes récits se retrouvent en même temps, dans toutes les autres parties d’Europe... sauf que mon ennemi n’y est pas toujours le loup mais l’ours comme en Suède, en Finlande, en Russie ou en Roumanie. Tu pourrais lire un célèbre conte de Ion Creanga, où ce gros animal balourd perd lui aussi sa belle queue en essayant de pécher. Il existe aussi des recueils de fables nommés Romulus, traduits en français par Marie de France (11)... eh bien ! Dans ces fables, la femelle que je viens... comment dire... fesser... est sa femelle, une belle ourse, ronde et épaisse.

La seule origine finalement, que je reconnaisse à mon Roman est celle des fabliaux. Si j’incarne la ruse intelligente (on nommait celle-ci engin) liée à mon exceptionnel “art” de la parole, dans les fabliaux, toute l’histoire repose également sur le bon tour joué par le personnage principal, le décepteur. Mais peut-être ne connais-tu pas ce genre ancien ; je vais te rappeler l’histoire de ces fabliaux qui ont tant fait pour la littérature. Sache d’abord qu’on entend par fabliau, forme picarde du diminutif de fable - fableau, fablel - des récits versifiés à intention humoristique et moralisante, longs la plupart du temps de quelques centaines de vers. La Picardie et le Hainaut étaient les régions les plus actives dans la composition de ces poèmes, qui se déroulent souvent dans la ville. En fait, la morale des fabliaux est celle des bourgeois; elle se moque de la bêtise et du vice sans nécessairement prétendre à les corriger ; elle salue la ruse et l’astuce même si elles sont mises au service des instincts bas, comme la gourmandise, la paresse, l’envie - tous nos chers péchés, en résumé.

Certains pensent que les fabliaux (qui disparaissent malheureusement vers 1340, avec Jean de Condé) ont trouvé comme descendance les farces, mais Grimbert, lui, croit plus exact de voir leur héritage fructifier dans les nouvelles si gaies et si licencieuses de la Renaissance. Il faut que je t’avoue tout de même que les fabliaux traitent souvent de nos appétits les plus bas. Voilà pourquoi j’aime tant ces textes amusants et sincères. Le plus ancien que nous ayons conservé, Richeut, datant de 1159, décrit l’histoire d’une femme de petite vertu qui fait croire à plusieurs de ses anciens amants qu’ils sont chacun le père de son fils Samson ou Sansonnet. Richeut apprend en fait à son fils comment se conduire envers les femmes, ce qui est une occasion pour le lecteur de s’instruire dans ce domaine : l’essentiel, c’est de parler habilement et avec beaucoup de douceur mais de montrer une grande cruauté dans les actes ; il faut beaucoup promettre et ne jamais donner... des principes que je partage avec passion. Le nombre des fabliaux qui ont trait au mariage et à l’amour est d’ailleurs considérable... et le récit se révèle toujours cruel. Si La Veuve de Gautier le Leu se lamente sur la mort de son mari, qui, s’est retrouvé un peu grâce à elle dans la fosse; elle s’empresse de le remplacer par un plus jeune qui la bat et lui prend tout son argent.

La bêtise, cette chère bêtise qui gouverne le monde, constitue un des principaux thèmes de ces “contes à rire”. Comme de nombreux autres récits, Le Vilain de Farbus, de Jean Bodel, ironise de la simplicité d’un paysan. Nous apprenons ainsi dans cette histoire que les forgerons avaient coutume de laisser devant leur boutique un fer à cheval bien chauffé, afin de rire des grimaces du naïf qui essaierait de le voler. Le fils du vilain de l’histoire, Robin, qui se trouve alors en ville avec son père, ne laisse pas celui-ci tomber au piège. Il crache sur le fer à cheval pour vérifier s’il est froid, ce qui porte aussitôt sa salive à ébullition. De retour chez lui, le vilain réfléchit à ce stratagème (12). Il veut en profiter le soir même : s’apprêtant à manger une bonne soupe que sa femme lui a préparée, il crache dans la soupe pour voir si elle est trop chaude. Puisque rien ne se passe, il enfourne sur le champ une cuillerée monumentale et en est brûlé jusqu’aux entrailles ! De là vient d’ailleurs l’expression “cracher dans la soupe”, qui indiquait alors une prudence exagérée et complètement inutile.

Souvent, comme dans mon cher Roman, tu trouveras la bêtise aux prises avec la ruse des fourbes. Je ne peux m’empêcher de te conter un fabliau que j’aime tout particulièrement. Dans Le Dit des Perdrix, la femme du vilain Gombaut ne peut résister à sa faim et mange les deux perdrix rôties que son mari destinait à un repas avec le curé. Quand le paysan arrive, son épouse le prie, avant de mettre le couvert, d’affûter un grand couteau. Puis dès l’apparition du curé, elle lui glisse à l’oreille : “Voyez mon mari qui a sorti son couteau pour vous dépecer tout vif !” Le curé ne demande alors aucune explication supplémentaire et prend ses jambes au cou. La paysanne crie alors à son mari : “Sire Gombaut, le prêtre emporte vos perdrix !” et se trouve tranquille. Voici un tour que j’aurais aimé jouer...

Certains de ces contes sont devenus tellement célèbres qu’ils ont servi de modèle pour les écrivains des temps futurs. Le Médecin malgré lui de Molière, dont tu as sans doute entendu parler, vient d’un célèbre fabliau, Le Vilain mire, qui traite encore de la ruse... et de la naïveté qui est son indispensable complément. Juge plutôt. Pour se venger d’avoir été battue, une paysanne jure à deux chevaliers que son mari est le meilleur médecin qui se puisse trouver, pourvu qu’on lui frotte le dos à coups de trique. Le vilain, d’abord désolé des coups qui lui sont assénés, parviendra à soigner toute la cour. Il annoncera qu’il brûlerait le plus grand des malades et donnerait ses cendres à tous les autres... ce qui bien sûr fait rapidement réfléchir chaque malade qui se sent guéri.

En bref, les enseignements des Fabliaux avaient la plus grande importance pour les hommes du moyen âge. Quelques-uns uns contenaient même des morales pleines de philosophie : le beau conte du Chevalier au barisel par exemple. Un ermite prie un seigneur cruel de remplir son barillet au ruisseau. Mais l’eau refuse de pénétrer dans le récipient. Le chevalier se met alors en route et à chaque source ou rivière rencontrée, il tente de remplir son petit tonneau. Ce n’est qu’au terme de la vie, revenu auprès du vieil ermite, qu’il laisse couler une larme de repentir pour sa vie de crimes. Et cette larme suffit pour remplir le barisel.

Mais si je me retrouve dans ces fabliaux, c’est surtout parce qu’ils posent une question fondamentale : comment compléter l’enseignement qu’on nous donne enfant ? Comment corriger les excès de la morale ambiante, ennuyeuse et parfois dangereuse. Reconnais-le... dès que tu as été en âge d’écouter, on t’a répété sans arrêt : “ne mens pas, ne vole pas, écoute les grands, sois généreux’’ et mille autres naïvetés. Mais bien sûr, on a peur que tu prennes ces enseignements à la lettre et que tu ne deviennes une victime ou une dupe (13). Voilà où nous intervenons, les fabliaux et moi : notre fonction est de t’initier de manière détournée, imagée à ce qu’on attend vraiment de toi. Pourquoi crois-tu qu’on te raconte mes ruses ou celles du vilain mire, celles du petit poucet ou celles du Vaillant Petit Tailleur ? On veut t’expliquer ce qu’il te faut vraiment faire pour trouver ta place dans ce monde, pour ne pas rester toute ta vie un mouton.

Si tant d’auteurs se sont plu à décrire mes tours, ceux que j’inflige à Ysengrin, le scalpant ou lui faisant perdre la queue, ceux que j’inflige à Tibert ou à Brun l’Ours lui arrachant la moitié du museau, c’est simplement parce qu’on veut que tu montres la même intelligence, la même volonté. Et puisqu’on ne peut te l’expliquer directement, on construit des histoires de fourbes et de rusés, de gloutons et de parresseux. Regarde d’ailleurs mieux mon roman, malgré tous mes vices et tous mes tours, je ne suis pas dénué des qualités qu’on espère de toi : j’aime par dessus tout mes enfants que j’adore et je protège, je suis courageux, combattant à moi tout seul une armée entière, je suis parfois généreux, donnant sans compter à mes amis. Remarque ainsi combien ceux que je n’ai pas trompé tiennent à moi: Grimbert le blaireau déploie tout son zèle pour défendre ma cause auprès du roi Noble Lion, La femme de celui-ci, Madame Fière, à la grande beauté, m’offre un anneau d’or, Bruiant le taureau, Baucent le sanglier et Espinart le hérisson, les chers animaux, s’offrent comme otages au moment où j’entre en lice. Et la plupart de mes victimes se réconcilient avec moi, Tibert le chat, par exemple, me pardonne toujours.

Vois-tu mon ami, les auteurs ont beaucoup mis dans mon personnage : ils voulaient créer un modèle, même inversé, même dissimulé sous l’humour. Ils ne cessent de parler de mon charme, de ma beauté, à laquelle cèdent Hersent et Fière la lionne. Ils m’ont créé plus intelligent, plus vif, plus audacieux que n’importe qui, libre de tout scrupule et de toute morale imbécile. Malgré ma petite taille, ma faiblesse physique, je parviens à soumettre tous mes ennemis. Même blessé, affamé, je reste rebelle et diplomate, séducteur et courageux. Des personnages comme le mien, comme ceux de quelques grands contes - le chat botté, Tom Pouce, et cent autres - te donnent en fait les éléments d’une autre morale, plus vraie, plus concrète, plus réaliste : “sois brave, inventif, rusé, puisque la vie te le demande et si pauvre, si faible et si petit sois-tu, trouve un modèle en Renart pour construire ta vie.       
Olivier Cohen
© FRÉMEAUX & ASSOCIÉS/GROUPE FRÉMEAUX COLOMBINI SA, 2003

LEXIQUE
Pour t’éviter d’être quelque peu dérouté par certains mots oubliés, employés en notre temps, le moyen âge, ou par des termes trop difficiles, Renart m’a prié de te donner quelques explications... Et comme il me sait trop gentil, trop aimable, il a oublié de me donner la moindre récompense. Je te le signale au cas où tu le croiserais.
1) Incohérence : on le dit de tout ce qui manque de suite, de logique... ce que l’on trouve bien trop souvent dans notre forêt !

2) Fourberie : il s’agit d’une ruse, d’une trahison, d’un tour. Renart en est reconnu comme le maître suprême.

3) Satirique : De tout temps, il a fallu des textes, des chansons - les satires - pour se moquer des ridicules et des vices de nos semblables.

4) Parodiant : En les imitant de manière moqueuse. Certains osent dire que le Roman de Renart est avant tout une parodie de roman de che­valerie ; et que nous, les animaux, nous sommes les caricatures de certains humains : rois, nobles ou bourgeois !

5) Esope : Personne ne sait vraiment si ce Grec, né 4 siècles avant notre ère a vraiment existé. On lui attribue les premières fables où apparaissent souvent des animaux contrefaisant les hommes.

6) Parabole : Une spécialité humaine. Un récit à interpréter ; un récit dans lequel trouver un enseignement. Tu en trouveras dans la plupart des livres saints.

7) Vilain : Renart ne voulait pas parler du museau de Brun l’Ours, mais d’un paysan... on nommait vilain celui qui était libre et pas exclusivement attaché à une terre ou appartenant à un seigneur, comme le serf.

8) Trouvères : Ces poètes et musiciens gardaient mémoire de nos exploits. Les trouvères s’exprimaient en langue d’oil, dans le nord de la France… Les troubadours en langue d’oc dans le sud. Itinérants ou attachés à une cour, ils pouvaient avoir autant de noblesse que noble lion.

09) Tacite : Un grand historien (vers 55 - vers 120 après Jésus Christ) qui a fait le portrait de la décadence de l’empire romain. Aujourd’hui, il serait certainement devenu un grand journaliste.

10) Reliques : Durant le moyen âge, elles avaient beaucoup d’importance. Les hommes et les femmes vouaient une véritable adoration à ces morceaux d’os ou de corps de saints.

11) Marie de France : Il s’agit d’une grande poétesse - vivant en notre temps, le 12ème siècle. Je dévore chacun de ses textes et tente d’en faire comprendre les subtilités à la cour de Noble Lion. Mais essayez donc de faire la lecture à Ysengrin ou à Couart le lièvre.

12) Stratagème : Un synonyme de fourberie, ou de ruse... mais particulièrement bien combinés.

13) Dupe : La personne que l’on trompe. Ecoute à nouveau l’histoire de Renart et cherche à savoir qui y joue le rôle de la plus grande dupe : Tiècelin, Tibert ou Ysengrin ?
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Narrateur :  Jean Rochefort.
Adaptation : Eric Herbette, Olivier Cohen.
Musique : Valentin Clastrier, vielle à roue et vielle à roue électro-acoustique.

Avec Alexandra David, Marie Le Gales, Virgine Icart, Quentin Baillot (Renart), Eric Genovèse, sociétaire de la Comédie Française, Georges Ischenko, Mathias Mlekus Jean-Marie Lehec, Stephan Ropert, Paul Samuel, Yves-Robert Viala.

Enregistrement, montage, mixage : Studio Kos and co : Paolo Ricci, Vincent Lepoivre, Jean-Claude Koskas.
Direction artisque : Olivier Cohen.
Illustrations : Chica.

Discographie
01 : La naissance de Renart        4’04
02 : Le rêve de Chanteclerc          3’54
03 : Renart dans le poulailler       5’45
04 : Le baiser de paix         4’29
05 : Renart et Tibert le chat font la course         5’05
06 : Le fromage de Tiècelin          6’30
07 : Le postérieur d’Hersent         6’10
08 : Comment Ysengrin perdit sa queue           4’53
09 : Le festin de Renart     3’43
10 : Renart devient fantôme         5’05
11 : A la cour du roi des animaux            2’55
12 : Comment Brun l’ours se coinça dans un arbre    3’26
13 : La cave du curé           3’46
14 : L’ambassade de Grimbert le blaireau         3’03
15 : Renart pendu ! 2’37
16 : Noble Lion déclare la guerre à Renart       5’09
17 : Renart pardonné         5’58

Ecouter Roman de Renart (livre audio) © Frémeaux & Associés Frémeaux & Associés est l'éditeur mondial de référence du patrimoine sonore musical, parlé, et biologique. Récompensés par plus de 800 distinctions dont le trés prestigieux "Grand Prix in honorem de l'Académie Charles Cros", les catalogues de Frémeaux & Associés ont pour objet de conserver et de mettre à la disposition du public une base muséographique universelle des enregistrements provenant de l'histoire phonographique et radiophonique. Ce fonds qui se refuse à tout déréférencement constitue notre mémoire collective. Le texte lu, l'archive ou le document sonore radiophonique, le disque littéraire ou livre audio, l'histoire racontée, le discours de l'homme politique ou le cours du philosophe, la lecture d'un texte par un comédien (livres audio) sont des disques parlés appartenant au concept de la librairie sonore. (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, cours sur CD, entretiens à écouter, discours d'hommes politiques, livres audio, textes lus, disques parlés, théâtre sonore, création radiophonique, lectures historiques, audilivre, audiobook, audio book, livre parlant, livre-parlant, livre parlé, livre sonore, livre lu, livre-à-écouter, audio livre, audio-livre, lecture à voix haute, entretiens à haute voix, parole enregistrée, etc...). Les livres audio sont disponibles sous forme de CD chez les libraires  et les disquaires, ainsi qu’en VPC. Enfin certains enregistrements de diction peuvent être écoutés par téléchargement auprès de sites de téléchargement légal.

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