Personnage oublié de la "galaxie manouche", Henri Crolla l'est probablement parce que ce jazzman, compositeur de chansons et de musiques de film, ami d'André Hodeir, en déborde les frontières. C'est ce que Stéphane Carini raconte dans deux publications de Frémeaux & Associés, un livre et un double CD.
Henri Crolla est né à Naples en 1920 dans une famille de musiciens itinérants qui, fuyant le fascisme, s'installe dans les bidonvilles de la Zone vers la Porte de Choisy où il sympathisera avec Django Reinhardt en 1934. Il a 13 ans, et joue déjà de diverses cordes pincées dans l'orchestre familial, le " Jazz Crolla", et se fait bientôt remarquer par la bande à Prévert à la Rhumerie où il fait la manche. Aux veilles de la guerre, il remplace Matelo Ferret, côtoie les Américains (Coleman Hawkins et Benny Carter), puis s'efface jusqu'en 1946 où il s'illustre sous la direction de Joseph Reinhardt et André Hodeir (alors violoniste sous le nom de Claude Laurence). Si, tout au long de sa carrière (il meurt en 1960), il gardera le vibrato manouche, son génie le destine à d'autres horizons, comme le raconte et l'explicite le livre que lui consacre Stéphane Carini Les Alchimies discrètes d'Henri Crolla (Frémeaux & Associés, 238 p., 22 euros) et tel qu’il l’illustre avec le double CD qu’il a concocté, Henri Crolla, 1946-1960 : Jazz, chanson, musiques de fim et poésie (Frémeaux & Associés/Socadisc)
Après trois titres sous la férule de Léo Chauliac (piano) et une quinzaine de chansons qu'il accompagna principalement auprès d'Yves Montand, mais aussi Édith Piaf et Mouloudji (certaines composées par lui), le premier disque se termine par quatre titres du quartette de Stéphane Grappelli de 1954. Le second disque le fait entendre entre 1955 et 1958, en fort bonne compagnie : Martial Solal (piano) sous le pseudonyme de Lalos Bing le temps d'une musicale plaisanterie sur Je cherche après Titine ; Solal à découvert avec Roger Guérin (trompette) et Hubert Rostaing (clarinette) ; puis Maurice Meunier (clarinette), Géo Daly (vibraphone), Georges Arvanitas, Maurice Vander (piano), Emmanuel Soudieux permanent à la contrebasse auprès de divers batteurs. Douze poèmes accompagnés par le seul Crolla sont récités par son ami Jacques Prévert. Il est l'auteur de deux pièces arrangées pour cordes ou pour cuivres et percussions. Il compose enfin cinq musiques de film, deux d'entre elles cosignées, l'une par André Hodeir (Histoire d'un poisson rouge) et l'autre par Hubert Rostaing (Jardin dans la nuit), témoignage d'un triangle amical indéfectible.
Franck Bergerot – Jazz Magazine