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Dans le milieu des années 1930, les grands orchestres tiennent le devant de la scène du jazz. La présence dans leurs rangs de chanteurs et chanteuses était indispensable, car les Américains ont le culte du chant et nulle formation ne pouvait percer sans quelques bons vocalistes. Cela allait du crooner sirupeux faisant chavirer le beau sexe, jusqu’à des chanteurs plus musclés interprétant plus particulièrement des blues.

Big Joe Turner (1911-1985) et Kansas City
A Kansas City, dans les années 30, le maire Tom Pendergast, grand amateur de jazz discrètement soutenu par le gangster Johnny Lanzia, (le Al Capone local), avait décidé que sa ville, malgré la prohibition qui était de règle dans tout le pays, serait open city, une ville ouverte aussi bien à l’alcool qu’à tous les autres plaisirs, musique, jeux, loteries, maisons closes… ce qui faisait les délices des éleveurs, maquignons, gros fermiers et clients divers venus de loin pour s’éclater dans cette accueillante cité ! Cela faisait l’affaire des nombreux musiciens qui se pressaient à Kansas City, car ils étaient sûrs d’y trouver du travail en abondance. Un jeune barman chantait le blues et, très vite, fît équipe avec l’exceptionnel pianiste de blues et de boogie-woogie Pete Johnson, lui aussi natif de Kansas City. Joe Turner, car il s’agit de lui, avait une voix de baryton d’un volume et d’une ampleur hors du commun. Lorsqu’il chantait dans un bar, la légende dit qu’on l’entendait à plusieurs blocs à la ronde. À cette époque, il n’y avait pas encore de microphones et les chanteurs utilisaient des porte-voix en zinc, ou même plus simplement faits d’un carton roulé en forme de cornet. Mais ces ustensiles primitifs, utiles pour certains, étaient méprisés et négligés par l’impressionnant Big Joe, qui, même par la suite, dédaignait les microphones, faisant confiance à l’exceptionnel volume sonore de sa voix. Il fût l’archétype de ce que l’on a appelé alors les blues shouters, les “crieurs de blues”. De jeunes chanteurs, dont nous vous parlerons en détail plus loin, ont été éblouis par l’art de Joe Turner, par son rayonnement et ils s’inspirèrent tout naturellement très étroitement de lui. Pour Wynonie Harris, pour Jimmy Witherspoon, Big Joe était le modèle, mieux leur idole, dont ils possédaient tous les disques ! On peut constater qu’un grand nombre de ces blues shouters, qui savaient à la perfection s’insérer dans les arrangements et les orchestrations des formations de jazz, en devinrent vite un élément indispensable. Il faut souligner aussi que la majorité d’entre eux n’étaient que chanteurs et nullement instrumentistes. Eddie Vinson, également saxophoniste, est une exception au sein de cette honorable phalange. Parlons en détail maintenant du “maître”, l’admirable Joe Turner, The Boss of the Blues, né le 18 mai 1911 à Kansas City. Il fréquente très jeune les musiciens de la ville et écoute avec ferveur les disques de Bessie Smith et d’Ethel Waters, ses deux chanteuses préférées. À l’audition du How Long Blues du pianiste-chanteur Leroy Carr, il comprend alors où se trouve sa voie. C’est bien cela qu’il veut faire : chanter le blues ! Dès lors il fréquente les bars, devenant pour être plus près des musiciens : barman, livreur de boissons explosives (!), meneur de jeux et, son impressionnante carrure le lui permettant facilement, videur à l’occasion ! Il ne tarde pas à faire équipe avec Pete Johnson, avec lequel on le retrouvera tout au long de sa carrière. Car c’est avec Pete qu’ils ont connu la gloire, et c’est avec Pete à ses côtés que Joe se sent le plus à l’aise. Si l’on remarque en premier lieu, à l’audition de Big Joe Turner, l’extraordinaire ampleur de sa voix, cela ne doit pas occulter l’extrême sensibilité de son chant, son art consommé des nuances, son aisance à détailler les mots, à animer par des contrastes subtils chaque phrase, à faire vibrer son auditoire par de longues notes tenues ! On pourrait dire que son chant s’apparente par sa diversité, ses modulations, ses larges inflexions, au déroulement d’un solo d’un instrumentiste, un grand saxo-ténor par exemple. Il est en également renommé pour ses dons de création et d’invention. Il n’est nullement l’esclave des textes qu’il interprète, il en modifie le sens par le poids qu’il donne à certaines syllabes, par sa manière de découper les phrases, pour donner plus de vie, plus de passion à son chant ! On comprend que sa voix “énorme”, sa façon unique de “clamer” le blues aient suscité une telle admiration chez les jeunes chanteurs. Toutes ses qualités dont nous avons parlé plus haut, ainsi que son swing naturel jamais pris en défaut font de lui un artiste d’une carrure rare, le rendant l’égal des plus grands instrumentistes de jazz ! Notre sélection qui lui est consacrée commence par Feeling So Sad, beau blues lent de 8 mesures chanté avec chaleur et puissance maîtrisée. On notera un court solo de piano de Pete Johnson, qui soutient le vocal de Big Joe avec vigilance et à propos ; Pete, toujours attentif au piano pour Still In The Dark parsemé de magnifique inflexions de son partenaire. C’est début 1951 que Big Joe Turner signe un long contrat avec la marque Atlantic qui avait un réseau de distribution plus efficace que les autres maisons de disques qui avaient utilisé les services de Joe auparavant. Avec de bons jazzmen et le piano robuste de Harry Van Walls, Joe donne une vibrante interprétation de Poor Lover’s Blues bien soutenu par un arrangement sobre, collant parfaitement à son vocal. Il passe en 1953 à Chicago au cours d’une tournée, et Atlantic profite de cette occasion pour l’enregistrer avec le groupement d’un guitariste-chanteur de blues de grande renommée, Elmore James. L’entente est magnifique entre Joe et les tenants du blues de Chicago : pulsation implacable, solo de guitare tendu d’Elmore, piano harcelant de Johnnie Jones et la voix de Joe, ce T.V. Mama est à coup sûr un grand disque dans la carrière du chanteur. En 1954, c’est le coup d’éclat avec la gravure de Shake Rattle And Roll, disque qui fait entrer le rhythm and blues dans le rock ‘n’ roll et une réussite qui reste accolée à jamais au nom de Joe Turner !

Jimmy Rushing (1903-1972)
Jimmy Rushing, vieux routier de la scène du jazz du Middle West, devint, après avoir fait partie des Walter Page’s Blue Devils et de l’orchestre de Bennie Moten, le chanteur-vedette de la formation de Count Basie à Kansas City. Dans les multiples titres qu’il a gravé avec ce dernier, pourquoi ne pas prendre Jimmy ’s Blues de 1944 ? Arrangement somptueux dominé par la voix vibrante de Rush, soutenu par son accompagnateur attitré dans l’orchestre, le fameux trombone Dickie Wells. Que voilà une carte de visite de haut niveau ! Avec une formation plus réduite comprenant d’anciens partenaires de l’orchestre de Count Basie en 1952, Jimmy, toujours très en voix pour Somebody’s Spoiling These Women, se demande “qui est en train de pourrir toutes ces femmes qui deviennent de plus en plus exigeantes !”. Grande séance en 1954 avec un orchestre taillé sur mesure avec Buddy Tate au ténor (le ténor qui joue le mieux le blues pour Mister Rushing) et la section rythmique des anciens “Basie-ites” Walter Page à la basse et Jo Jones à la batterie, plus le piano de Sammy Price, un Maître du blues qui est pour beaucoup dans la réussite de ces faces ! Jimmy reprend deux de ses anciens succès de l’époque Basie, le célèbre Goin’ To Chicago et le vif et enlevé Boogie Woogie où toute la formation swingue avec ardeur : Pat Jenkins convainquant à la trompette avec deux chorus, également deux chorus pour l’infaillible Buddy Tate, dont l’entrée rageuse est bien réjouissante ; quant au chanteur, il termine en puissance, électrisant l’orchestre avec les traditionnels “bye, bye, baby, bye” légendaires à Kansas City. Et voici de nouveau le magnifique Pete Johnson qui ouvre Every Day I Have The Blues par un solide solo de piano. L’euphorie est présente dès le départ, car Pete est soutenu par rien moins que “l’All American Rhythm Section” composée de Freddie Green, Walter Page et Jo Jones, la fameuse section rythmique de Count Basie, tout simplement la meilleure du monde. Là encore, la pulsation magnifique est typique du jazz de Kansas City ! Rushing est sur un nuage, solos splendides, d’un drive étonnant de Pete Johnson, puis Emmett Berry qui casse tout à la trompette avant Buddy Tate toujours parfait et éloquent au saxo-ténor soutenu en puissance par le piano. Seul Lawrence Brown n’est pas dans le ton ; dès qu’il lui faut jouer le blues, il surcharge avec des roucoulades, roucoulades hors du climat du blues comme dans son deuxième chorus. Dommage, mais c’est bref et Rushing remet tout en place pour terminer ! Une formidable interprétation à écouter et réécouter ! Un disque de chevet !

Wynonie Harris (1913-1969)
D’abord chanteur chez Lionel Hampton, puis chez Lucky Millinder, le danseur-vocaliste Wynonie Harris avait une idole : Big Joe Turner. Grâce à une étonnante présence sur scène, à son bagout, à son désir de plaire aux femmes, à ses provocations, cet extraverti, buveur, joueur, grand organisateur de soirées où le beau sexe était présent en force, devint pendant les années 45 à 55, la coqueluche de bien des jeunes Noirs de son temps. Sa puissance vocale, les paroles souvent salées de ses blues, son dynamisme ne pouvaient laisser ses auditeurs indifférents. On accola à son nom, celui de Mister Blues ! En Californie en 1944, il a la chance d’enregistrer avec le saxo-ténor qui faisait de plus en plus parler de lui, à juste titre, Illinois Jacquet. On les retrouve au cours d’un magnifique Here Comes The Blues où ils rivalisent d’intensité, la voix étant prolongée, complétée par les inflexions du ténor. Une grande réussite ! Avec le titre suivant, attention ! une partie des hordes hamptoniennes est en place, section rythmique de fer et un Milton Buckner omniprésent, aussi remarquable dans ses solos que dans son accompagnement de tous les instants derrière un Wynonie poussé à crier son blues avec vigueur ! Le chanteur Roy Brown, compositeur de Good Rockin’ Tonight, voit son thème fétiche récupéré par l’avisé Wynonie Harris qui le fait grimper en haut des charts (classement des meilleures ventes). La version de Wynonie avec un rythme puissant, un after-beat souligné par des claquements de mains, un solide solo de ténor de Hal Singer, des paroles à double sens et, bien sûr, la force du vocal, avait tout pour propulser Mr Blues sur le devant de la scène. Autre succès avec Bloodshot Eyes aux paroles cyniques pour une petite amie dont “les yeux ressemblent à deux cerises dans un verre de petit lait” et plus loin “tes yeux ressemblent à une carte routière, et j’ai peur de respirer ton haleine !”. Charmant ! Tout cela swingue avec allégresse avec hand clapping (claquement de mains), commentaire énergique du ténor de John Greer, le solo étant confié au saxo-baryton de Bill Graham. Dès le départ du célèbre “train de nuit”, bien connu dans sa version instrumentale, Wynonie clame Night Train avec conviction, soutenu par une formation importante. Presque tous les musiciens sont des jazzmen de classe dont le saxo-ténor Count Hastings, auteur d’un excellent solo, le guitariste Skeeter Best et le batteur Jimmy Crawford, l’ex-vedette de l’orchestre de Jimmy Lunceford. Malheureusement, Wynonie Harris eut une triste fin de carrière. Ruiné par son train de vie fastueux, ses dépenses folles, mais aussi injustement privé d’accès au circuit du rock ‘n’ roll, il tombe dans un anonymat relatif et se trouve écarté des studios d’enregistrement. “He was a lady’s man” (un homme à femmes) disait-on à son propos et finalement ses extravagances ont eu raison de lui !

Battles of Blues
Vers les années 1945-47, devant la popularité grandissante des blues shouters, des organisateurs de tournées mirent sur pied des “Battles of Blues”, des batailles de chanteurs. C’est ainsi que Big Joe Turner, Wynonie Harris, Jimmy Witherspoon, Roy Brown ou Crown Prince Waterford ont pu se retrouver parfois les uns et les autres sur une même scène. Un document intéressant nous offre une rencontre entre Big Joe et Wynonie soutenus par un orchestre de musiciens non identifiés. Dans Goin’ Home, Big Joe ouvre les hostilités avec deux puissants chorus où sa voix magnifique installe le débat à un haut niveau. Wynonie suit crânement accompagné par un saxo-alto qui a beaucoup écouté Earl Bostic ! Peut-être est-ce Donald Hill ? On sent une grande complicité, pas la moindre rivalité dans ce beau document tiré d’une séance qui fût la seule du genre, hélas !

Eddie “Cleanhead” Vinson (1917-1988)
Une belle histoire comme il en arrive parfois. Arrivé au Texas pour écouter son ami le saxo-ténor Arnett Cobb, le grand trompettiste Cootie Williams (alors chef d’une grande formation) entend un jeune saxophoniste-alto qui, à l’occasion, s’amusait à chanter le blues. Cet inconnu attaque quelques blues et en l’entendant, Cootie bondit en disant : “mais c’est ça que je veux, c’est ça que je recherche!”. Et il engagea aussitôt Eddie Vinson qui fit les beaux jours de son grand orchestre, comme tout au long de Somebody’s Got To Go, morceau tiré du répertoire du chanteur-guitariste de blues Big Bill Broonzy que Cleanhead admirait beaucoup. Par la suite Eddie Vinson vola de ses propres ailes et enregistra avec son propre grand orchestre certains de ses succès comme Juice Head Baby, blues où il détaille les démêlés qui sont les siens face à une solide buveuse, ayant d’après le médecin, une whiskey head et qui boit du gin comme de la limonade!.. Notons combien Eddie Vinson est un remarquable saxo-alto qui joue particulièrement bien le blues. Sa belle voix éclatante fait merveille dans son classique Juice Head Baby ainsi que dans Cherry Red, blues de 8 mesures qu’il emprunte au répertoire de Joe Turner, au cours duquel il parsème son vocal de coups de gosier qui sont sa signature. Avec une solide formation comprenant l’infaillible Milt Buckner au piano et Buddy Tate au ténor, Cleanhead dans My Big Brass Bed Is Gone a de sérieux ennuis avec le vol de son grand lit à boules de cuivre, mais en fait ce qui le contrarie le plus c’est que sa petite amie était encore dans le lit qu’on vient de lui dérober !!

Jimmy Witherspoon (1923-1997)
Autre admirateur de Joe Turner dont il possédait tous les disques : Jimmy Witherspoon. Très vite, en Californie, il est engagé par le pianiste Jay McShann, lui aussi héros de Kansas City, qui venait de perdre Walter Brown, le chanteur de son orchestre. Doué d’une voix magnifique, très phonogénique, Spoon a enregistré de multiples disques au cours d’une longue et fructueuse carrière. Lorsqu’il est bien accompagné, il atteint les plus hauts niveaux comme dans le premier titre que l’on trouve ici, où il exhorte Mister Hootie (le surnom de McShann) qui s’adjuge un remarquable solo de piano, suivi par un bon solo d’alto de Frank Sleets. Pour les deux titres suivants, Jimmy est particulièrement en voix, démarrant Blues In Trouble avec une envolée, un lyrisme, un punch qui ne peuvent qu’éblouir l’auditeur ! Dès les premières mesures de ce morceau, on est emporté par la grandeur et la beauté du vocal ! Et l’orchestre dirigé par le saxo-ténor Maxwell Davis est en forme : cohésion, vigueur, enthousiasme, sont présents. Maxwell Davis est un des hommes qui, par ses solos, ses arrangements, ses directions d’orchestres, ses organisations de séances de studio, eut une place d’une importance majeure dans le jazz californien, place qui n’a jamais été assez soulignée. Un artiste de premier plan ! Avec les mêmes et le même jour, Two Little Girls est tout aussi notable avec une belle partie de guitare de Tiny Webb, autre musicien local mésestimé. Maxwell Davis sort les tripes de son saxo (si je peux me permettre une telle image !) et Spoon est rayonnant. Jay’s Blues, hommage à son ancien leader, s’étend sur deux faces de 78 tours que nous avons regroupées ici. Surprenant, c’est l’arrangeur Buster Harding,  célèbre pour ses somptueuses orchestrations jouées par Count Basie, qui tient ici le piano et de fort belle manière ! Le saxo-ténor, excellent au demeurant, serait tenu par J. Allen dont ne sait pas grand-chose. Tout l’orchestre carbure bien derrière Jimmy, toujours aussi convainquant lorsqu’il faut clamer le blues. Un artiste chaleureux, talentueux et attachant ! Notons que nous donnons pour la face 2, la prise d’origine du 78 tours de la marque Federal, contrairement aux rééditions qui, jusqu’alors, ont donné une autre prise.

Sonny Parker (1925-1957)
Avec Sonny Parker nous avons là un jeune artiste rayonnant, qui hélas devait décéder à l’âge de 31 ans et qui enregistra trop peu. Il a été le chanteur vedette du grand orchestre de Lionel Hampton autour des années 50. Un des chefs-d’œuvre avec cette formation est Sad Feeling, arrangement discret mais chaleureux, vocal captivant de Sonnie et exceptionnel solo de vibraphone de Lionel ! Très jeune, âgé seulement de 24 ans, il fait preuve dans Pretty Baby gravé avec des vedettes de l’orchestre de Lionel Hampton, d’une étonnante maîtrise et d’une assurance affirmée. Derrière son chant chargé d’émotion et de tension, il y a la guitare de Wes Montgomery qui le suit avec vigilance mesure après mesure. Après une belle introduction de guitare, le chant reste toujours déchirant et tendu pour Helpless gravé avec Hampton et quelques-uns de ses musiciens plus Floyd Dixon au piano et Chuck Norris à la guitare. À Houston, la crème des Hamptoniens de l’époque se retrouve pour une séance d’exception dont nous avons sélectionné le swinguant She Set My Soul On Fire. Après Sonnie, véhéments à souhait défilent Johnny Board au ténor, le grand Billy Mackel à la guitare et Al Grey fracassant avec sa plunger-mute au trombone, avant le retour de Sonnie qui termine en apothéose. Ouf ! Milton Buckner passe du piano à l’orgue pour un envoûtant Worried Life Blues, le splendide blues lent de 8 mesures. Grandiose version de ce blues devenu un classique qu’avait illustré en son temps, en1941, l’émouvant pianiste-chanteur de blues Big Maceo, blues venant en fait du Someday Baby de Sleepy John Estes, enregistré lui en 1934. Tout au long, la partie d’orgue de Milt est exemplaire et le solo de trombone avec sourdine d’Al Grey est de la quintessence du blues au trombone, voilà un solo qui raconte une histoire et de quelle façon ! Efficaces contre-chants de Walter Williams à la trompette et Bobby Plater au saxo-alto. On aurait aimé que des musiciens ayant une telle complicité, une telle affinité, s’entendant à la perfection, puissent prolonger la séance plus longuement. De toutes façons ce Worried Life Blues reste l’un des grands disques gravés au cours des années 50. Sonnie Parker qui eut une carrière fulgurante, hélas trop brève, a été, il faut le souligner, un des artistes les plus talentueux de son temps !

Tiny Bradshaw (1905-1958)
Tiny Bradshaw roula longtemps sa bosse dans divers orchestres, plus ou moins obscurs comme batteur et chanteur. Mais c’est devant l’orchestre qu’était sa vraie place. Dès 1934, il dirige une belle formation comptant dans ses rangs quelques musiciens renommés. Son élégance, son sens de la scène, ses vocaux firent merveille et durant toute sa vie on le trouve devant de multiples formations. Orchestre solide avec un bon guitariste, solos confiés à un saxo-ténor musclé, en dehors des vocaux du chef, voilà la recette de l’époque pour ce que l’on a appelé le rhythm and blues, et c’est vers cette formule que s’engouffre Tiny Bradshaw au début des années 40, avec une grande réussite. Son dynamisme, ses vocaux énergiques, son sens du blues, son enthousiasme communicatif font de lui un artiste fort populaire auprès de la clientèle noire. Soutenu par l’efficace et vigilant guitariste Willie Gaddy, qui le suit pas à pas, il détaille avec chaleur The Blues Came Pouring Down. Et l’on passe à un de ses grands succès, T-99, composé par le chanteur Jimmy Nelson, qui bénéficie de la présence d’un remarquable saxo-ténor, Red Prysock, très à son avantage dans ce thème comme dans The Train Kept A Rollin’ qui suit. Venant de la formation de Tiny Grimes, ce musicien talentueux n’eut aucun mal à se glisser dans le combo de Tiny Bradshaw qui lui confiait la majorité des solos qu’il exécutait toujours avec une réjouissante vigueur. Tiny Bradshaw avait en lui l’homme de la situation.

Louis Jordan (1908-1975)
En Louis Jordan, nous avons un réel monument de la musique de jazz. Saxo-alto brillant, chanteur efficace, détaillant avec humour des textes souvent désopilants, c’était un artiste aimé du public, ses disques se vendaient par milliers, et son orchestre régulier, au personnel très stable, savait lui donner l’accompagnement souhaité. Louis n’est pas un typique blues shouter, mais il sait, lorsqu’il le faut, forcer sa voix et crier ses blues avec force et bonne humeur ! Son importance dans la musique de jazz fût souvent déterminante dans l’évolution et les orientations qui, partant du blues et des blues shouters, déboucha sur le rhythm and blues et un peu plus tard sur le rock & roll ! En Louis Jordan nous avons un maillon que l’on ne peut négliger, aussi dégustons son allègre Let The Good Times Roll et laissons le bon temps rouler…

Robert “H-Bomb” Ferguson   (né en 1929 ou 1931)
H-Bomb a beaucoup écouté Wynonie Harris auquel il ressemble souvent beaucoup. Ce chanteur qui était à l’occasion pianiste possède une belle voix puissante et chaleureuse. Il commence à enregistrer en 1950 pour de petites marques avant de passer chez Savoy qui lui fît graver entre 1951 et 1952 une quinzaine de titres avec de bons musiciens, comme par exemple le saxo-ténor Count Hastings dans Give It Up. Puis c’est pour lui la traversée du désert pendant de longues années et vers 1985, un timide retour lui permet de revenir fugitivement sur le devant de la scène. Dans You Made Me Baby on entend un guitariste fort capable dont le nom serait Wesley Jackson (?).

Eddie Mack (? - ?)
On  ne possède pas non plus des masses d’informations sur ce chanteur (né Mack Edmundson), sinon qu’il remplaça Eddie Vinson dans l’orchestre de Cootie Williams en 1947. De 1949, avec Cootie à la tête d’une formation plus réduite, nous avons choisi Mercenary Papa qu’il chante avec conviction, morceau qui contient deux chorus vibrants de Cootie à la trompette qui utilise avec “férocité” sa sourdine wa-wa. Cet Eddie Mack, quoique peu connu, est un très bon chanteur qui finalement n’est pas loin, en qualité et émotion, des grandes chanteurs qui précèdent. De la même année 1949, nous avons Heart Throbbing Blues où cette fois il bénéficie du soutien d’une formation de musiciens de l’orchestre d’Erskine Hawkins dirigée par le saxo-alto et arrangeur Bobby Smith. Après 1952, plus le moindre disque de cet artiste qui disparut injustement à la fin de la vogue du rhythm and blues, ses activités discographiques se situant seulement de 1947 à 1952 !

Piney Brown (né en 1922)
Piney Brown, né dans l’Alabama, fait également partie des admirateurs de Wynonie Harris. Il est représenté ici avec How About Rockin’ With Me? enregistré en 1950 pour la marque Apollo, morceau fort bien enlevé par un bon orchestre dont on ne sait rien ! Il swingue allègrement, évoquant de très près Wynonie. Après 1950 il continue à enregistrer çà et là quelques faces sans jamais rencontrer de grands succès. On dit qu’il a fait un comeback bien venu au cours d’un festival en Hollande pour son 80e anniversaire.

Roy Brown (1925-1981)
Roy Brown lui, a connu sinon la gloire, du moins de très grands succès tout au long des années 1947 à 1955 avec de multiples titres qui figurèrent dans les classements des meilleures ventes aux USA (les charts). Vraiment un grand chanteur et un compositeur prolifique, on a vu plus haut. que Wynonie Harris a obtenu un triomphe avec son Good Rockin’ Tonight, ainsi que son Lollipop Mama enregistré le même jour. Enfant de la Nouvelle-Orléans, ce chanteur à la voix haute, cependant chaude et vibrante, bien que n’étant pas un pur et exclusif blues shouter, devait fort justement figurer dans notre sélection. Ses grandes années étant passées, Roy Brown revint brièvement sur le devant de la scène mais il mourut trop tôt pour profiter d’une nouvelle carrière.

Smiley Lewis (1913-1966)
Smiley Lewis, en fait Overton Amos Lemons, est lui aussi un enfant de la Nouvelle-Orléans et c’est dans sa ville qu’il a gravé de multiples disques de 1947 à 1965. Guitariste modeste, c’est avant tout un chanteur puissant à la voix ample, chaude et bien timbrée qui rappelle par moment Big Joe Turner. Oui, à l’évidence, son homme, son modèle, c’etait bien le grand Joe dont il a parfois les envolées, l’articulation, les longues notes tenues. L’omniprésent Dave Bartholomew, trompette, arrangeur, superviseur, le prend sous son aile et le pilote chez Imperial, marque pour laquelle il enregistre la majorité de ses disques dans les studios de la Nouvelle-Orléans. Smiley Lewis chante le blues lent avec conviction et véhémence dans le beau et sombre Low Down accompagné par Bartholomew dont on ne dira jamais assez quel formidable trompettiste il était !  Dommage que ses activités multiples de directeur de séances, de producteur, de compositeur, de coach, de talent-scout, aient occulté et fait passer au second plan ses dons d’instrumentiste !

L’âge d’or des blues shouters fût limité dans le temps, ils tinrent le devant de la scène principalement de 1940 à 1955. Ils avaient un pied dans le jazz et l’autre dans ce que l’on a appelé le Rhythm & Blues, un terme commercial lancé par les marques de disques et les radios soucieuses de classification facile ! Ce R&B fût un fourre-tout où l’on mettait en vrac toutes sortes d’artistes allant du meilleur au pire ! Lorsque ce soit disant rhythm and blues commença à être remplacé par le rock and roll, de nombreux chanteurs tombèrent dans l’anonymat et l’oubli ! Ceux qui purent survivre à cette désaffection du public furent, bien évidemment les plus grands, ceux qui étaient, en fait, des artistes appartenant au monde du jazz et donc dépendant moins de la mode, les Big Joe Turner, Jimmy Rushing, Eddie Vinson, Jimmy Witherspoon et Louis Jordan.

Nous vous avons proposé les meilleurs représentants de ce courant musical qui, s’il ne dura qu’un temps, permit aux plus éminents d’entre eux de continuer à créer leur propre musique, dynamique, chaleureuse, émouvante. Car ils savaient que pour réussir et survivre, seuls la qualité, le rayonnement et la sincérité étaient les critères indispensables à réunir, et finalement peu importe le nom que l’on a accolé à leur Art !

Jacques MORGANTINI  © 2007 FRÉMEAUX & ASSOCIÉS
Remerciements à Jean Buzelin ainsi qu’à Pierre Allard pour les tirages photographiques.

CD The greatest blues shouters 1944-1955 © Frémeaux & Associés. (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, albums, rééditions, anthologies ou intégrales sont disponibles sous forme de CD et par téléchargement.)

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Le volume 2.

L’histoire d’un des plus beaux labels de blues au monde. Créé par Jean...

BLACK & BLUE VOL. 1
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L’histoire d’un des plus beaux labels de blues au monde. Créé par Jean Marie Monestier et Jean Pierre...

BENOIT BLUE BOY EN AMERIQUE
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L’American Folk Blues Festival est une légendaire tournée qui pendant 20 ans, s’est...

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