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MAUPASSANT ET LES FEMMES

NOUVELLES
Par un soir de printemps * La parure * Mouche * Julie Romain * Histoire vraie * Le rendez-vous * L’enfant * Première neige * Une passion
LU PAR MIOU MIOU



Repères biographiques
Guy de Maupassant naît le 5 août 1850 au château de Miromesnil, dans la com­mune de Tourville-sur-Arques, en Normandie. Sa mère, Laure Le Poittevin, est la sœur du meilleur ami de Gustave Flaubert, et elle informe régulièrement le grand écrivain de l’évolution et des progrès du jeune Guy. Un frère, Hervé, naît en 1856. La famille vit paisiblement entre Rouen, Fécamp et Etretat, jusqu’au moment où Gustave de Maupassant se trouve contraint de chercher un emploi dans la banque à Paris. Guy entre alors au lycée Napoléon (aujourd’hui Henri IV). Nous sommes en 1859. A cette date, les relations entre les parents se sont déjà depuis longtemps détériorées. Gustave est volage, Laure lui fait des scènes, qui finissent par provoquer une séparation de fait, vécue par Maupassant comme un traumatisme. Il garde de cette cruelle expérience l’idée tenace que le mariage est un marché de dupes voué à l’échec. Lui-même ne se mariera pas, préférant multiplier les aventures et conserver sa liberté. Femme forte, sa mère quitte Paris pour regagner la Normandie où elle élève seule ses deux fils : cette figure autoritaire mais fragilisée par la vie n’est pas pour rien dans le regard ambivalent porté sur la femme par l’auteur d’Une Vie. Le jeune Maupassant compense la perte de l’équilibre familial par de longues échappées dans la campagne normande et au bord de la mer. Cette existence au grand air prend fin lorsqu’il est envoyé, en 1863, à l’institution ecclésiastique d’Yvetot, où il étouffe, où il s’ennuie et où il commence à prendre en horreur la religion imposée par des rites dénués de signification et qui contrarient les besoins du corps.

A cette époque Maupassant rêve d’acheter un bateau et pour s’occuper il compose des vers. Mais ces derniers se révèlent assez licencieux, tandis que son comportement frondeur lui vaut un renvoi de l’institution, ce qui lui permet d’entrer comme in­terne au lycée de Rouen, en 1868. Il peut alors fréquenter deux grands hommes, le poète Louis Bouilhet et son ami intime, Gustave Flaubert, qu’il considère vite comme ses maîtres, et auxquels il soumet ses premiers écrits. Reçu bachelier ès lettres en 1869, le voilà inscrit en première année de droit à la faculté de Paris. Lorsqu’en 1870 éclate la guerre contre la Prusse, Maupassant est versé dans l’intendance à Rouen. Pris dans la déroute de l’armée, il regagne Paris, après avoir vécu l’expérience de la mort en direct, qui provoque chez lui un sentiment d’horreur transformé bien vite en antimilitarisme farouche. Il ne cesse durant toute sa carrière de présenter la guerre comme une monstruosité absurde, qui exacerbe la cruauté gratuite des hommes qu’elle réduit à l’état de brutes. En septembre 1871, il trouve un remplaçant pour effectuer son service militaire, et quitte l’armée. Mais la poursuite des études n’est plus à l’ordre du jour. La guerre a ruiné la famille et Maupassant doit travailler, d’abord comme vacataire puis comme commis au ministère de la Marine, et ensuite à celui de l’Instruction publique. Il trouve tout de même le temps d’écrire des vers, des pièces de théâtre et quelques nouvelles, qu’il soumet toujours à la lecture attentive de Flaubert. Il passe aussi beaucoup de temps, au grand désespoir de son maître, à canoter sur la Seine en compagnie de femmes faciles et de joyeux compagnons. C’est vers cette époque, dans les années soixante-dix, qu’il commence d’ailleurs à souffrir de la syphilis, qui entraîne des chutes de cheveux, des troubles cardiaques et oculaires, ainsi que des migraines qui au cours du temps se feront de plus en plus insupportables.

1880 est une date capitale dans la vie de Maupassant. Cette même année en effet voit son triomphe avec Boule de Suif, que Flaubert salue comme “un chef-d’œuvre”, et la mort de ce maître adoré, frappé d’apoplexie. Complètement abattu par cette disparition, Maupassant ressent “l’inutilité de vivre”, et “cet isolement moral dans lequel nous vivons tous, mais dont je souffrais moins quand je pouvais causer avec lui.” Cette disparition brutale alimente un pessimisme déjà nourri des lectures du philosophe allemand Arthur Schopenhauer. Dans le même temps, son succès littéraire lui ouvre les portes du journal Le Gaulois, où il publie régulièrement des chroniques et des nouvelles. Journaliste et écrivain, il peut désormais vivre de sa plume et quitter le ministère. A partir de là, Maupassant ne cesse de produire, pendant dix ans, publiant environ trois cents nouvelles, autant de chroniques, et six romans. Il collabore à divers journaux et revues, part même sur le terrain comme reporter en Afrique du nord, d’où il rapporte un mépris du colonialisme dénoncé dans des textes assez vigoureux qu’il fait paraître sous pseudonyme. Son premier roman, Une Vie, publié en 1883, le consacre comme romancier.  Il voyage beaucoup, en quête de soleil et de chaleur, tantôt vers la Côte d’Azur, tantôt en Italie, naviguant dès qu’il le peut sur la Méditerranée. Toute cette activité cache une angoisse profonde, qu’il cherche à dissiper dans le mouvement, l’écriture, et les femmes dont il est un grand amateur, pour ne pas dire consommateur. Consacré par Bel-Ami en 1885, roman qui fustige l’arrivisme sans scrupule d’un héros qui comprend vite comment fonctionne la corruption issue de la collusion scandaleuse entre presse et politique, Maupassant fréquente la haute société parisienne, où il multiplie les conquêtes et les amitiés amoureuses raffinées.

Cependant un grave souci le mine depuis quelque temps. Son frère Hervé donne des signes toujours grandissants de déséquilibre mental. Il faut finalement l’interner dans un établissement lyonnais où il meurt en 1889. Cette mort frappe beaucoup Maupassant, dont la santé se détériore et qui multiplie les cures et les déplacements. De plus en plus malade, il perd la mémoire, parfois la parole, et sent son esprit lui échapper. Sa correspondance témoigne de l’effroi qui le saisit face à la folie qui menace de l’emporter. Sentant venir la détérioration mentale, il tente de se suicider dans la nuit du 1er janvier 1892, mais ne parvient qu’à se blesser avec son rasoir. Il cesse dès lors d’exister en tant qu’individu conscient et doit être interné dans la clinique du docteur Blanche, à Paris. Il n’est plus qu’un corps souffrant et délirant avant de mourir le 6 juillet 1893, des suites d’une syphilis à marche neurotrope.

L’art de la nouvelle : la saisie du réel

Même s’il est un grand romancier, Maupassant reste dans les mémoires avant tout comme un prodigieux nouvelliste, qui pratique à la perfection le genre du récit court. Il recherche dans une écriture simple et transparente, à produire un intense effet de réalité. Cultivant l’acuité du regard et de la sensation, il trouve toujours à isoler le détail vrai ou la notation infime qui procure au lecteur l’impression d’une plongée au cœur du réel. Ses récits formellement variés, plus ou moins longs, à la première ou à la troisième personne, encadrés ou non dans une action où un second narrateur conteur prend la parole pour raconter une anecdote, pouvant parfois prendre la forme d’une lettre ou d’un journal intime (comme dans le célèbre Horla), nous entraînent dans des histoires qui semblent appartenir à la vie. Maupassant donne le sentiment qu’il arrache au quotidien des morceaux de réel, projetés comme par enchantement sur le papier grâce à la plume d’un fidèle interprète. N’oublions pas qu’il considère le “réaliste de talent” d’abord comme un “illusionniste”. Si le lecteur subit cette illusion, c’est en vertu de l’efficacité dramatique du récit court, qui emporte son adhésion. La moindre histoire, même la plus humble, est présentée comme une aventure où le narrateur tient le lecteur en haleine. Ménageant les préparations, qui fonctionnent comme des anticipations, jouant sur les temps verbaux, les conjonctions qui dynamisent l’écriture et suscitent la curiosité comme autant d’étapes logiques et temporelles à la fois, les ellipses, il nous conduit à la fin d’une histoire qui appelle une relecture et invite à la méditation. Voici comme il définit l’art du récit dans son étude sur le roman, publiée en préface de Pierre et Jean :

“L’art consiste […] à ménager des transitions savantes et dissimulées, à mettre en lumière, par la seule adresse de la composition, les éléments essentiels et à donner aux autres le degré de relief qui leur convient, suivant leur importance, pour produire la sensation profonde de la vérité spéciale qu’on veut montrer.”

Cet art de la mise en scène explique la rapidité des entrées en matière, suivies par un récit allègre utilisant beaucoup les suggestions et les silences. Le lecteur coopère à l’élaboration de l’histoire, il lit entre les lignes d’un texte qui sollicite constamment son intelligence et sa sensibilité. La dernière phrase de la nouvelle, capitale, clôt le récit de façon à susciter, avant le retour  au silence, une sensation d’“après lecture” lourde de significations. Au lecteur, hors texte, de tirer les conclusions de l’histoire racontée.

L’inspiration de ces récits courts se tourne vers les facettes multiples d’un réel perçu par un point de vue insolite, inattendu, singulier. Il s’agit pour Maupassant de saisir dans des sujets restreints, qui ressemblent parfois à des faits divers, des vérités individuelles, particulières et fugitives. Aussi les motifs et les tonalités varient-ils, de la grosse blague à la farce tragique, de la légèreté futile au sentiment aigu de l’absurde. De nombreux récits réalistes se livrent à la satire cruelle des comportements humains, allant de la dérision au sublime, de l’héroïsme à la caricature. Les choses de la vie, les détails vrais retiennent l’attention du conteur, qui s’empare des bribes du quotidien, ainsi que l’indiquent d’ailleurs les titres des nouvelles, qui tantôt renvoient à un type humain ou à l’expression d’un sentiment, tantôt isolent le destin d’un individu caractérisé par un nom ou partent d’un objet révélateur, ou encore d’une anecdote. Il en va de même pour les récits fantastiques, qui présentent une autre face du réel, qui en figure le prolongement inquiétant, dans l’émergence de la folie et les passages à la limite. Récits le plus souvent pessimistes où le sentiment tragique de la vie domine avec l’expression de sa cruauté : fatalité de la solitude, de la vieillesse, de la souffrance et de la mort. Récits parfois plus apaisés, ou plus légers, dans lesquels semble s’exprimer un précaire sursis à l’ennui de vivre. Les relations humaines se trouvent passées au crible d’un regard lucide et anticonformiste, et notamment les relations amoureuses qui montrent le plus souvent l’impossibilité de l’amour et l’inaccessibilité du bonheur. Dans cet ensemble varié et globalement assez noir, de purs moments de félicité, aussi intenses que fugaces, viennent de la plénitude de l’homme au contact de la nature, de la brève exaltation des corps dans le plaisir,  de la fête des sens qui console de la douleur de vivre. Le matérialisme de Maupassant prive son univers d’un quelconque refuge dans la religion, considérée comme un mensonge et une négation de la vie. Voilà pourquoi ces nouvelles, qui présentent sans concession et sans voile l’existence telle qu’elle est, paraissent souvent cruelles. L’ironie domine la vie comme l’écriture des récits courts : si elle manifeste un désenchantement  parfois amusé, elle interdit en tout cas toute forme de confort intellectuel.

Une misogynie paradoxale
Grand lecteur de Schopenhauer, notamment de ses Pensées et fragments traduits en 1880, Maupassant affiche dans de nombreuses chroniques et nouvelles des jugements méprisants sur la femme, présentée comme “sexus sequior, le sexe second à tous égards, fait pour se tenir à l’écart et au second plan” (Les Dimanches d’un bourgeois de Paris). Citons cette pensée définitive du philosophe allemand dont il reprend volontiers les propos : “Il ne devrait y avoir au monde que des femmes d’intérieur, appliquées au ménage, et des jeunes filles aspirant à le devenir, et que l’on formerait non à l’arrogance, mais au travail et à la soumission.”

La femme apparaît donc comme un être servile, mais aussi comme un être puéril, incapable de travaux intellectuels. Elle ne produit aucun chef d’œuvre, ne pouvant prétendre au statut d’artiste. Même George Sand, l’amie de Flaubert, si elle sait écrire, n’arrive pas selon Maupassant à l’élaboration d’un vrai chef d’œuvre, son écriture en restant à une forme de sentimentalisme facile et larmoyant. Intellectuellement diminuée, la femme se montre aussi futile et fausse. C’est un être incomplet également, qui ne peut rien être par elle-même mais ne devient quelqu’un que si un homme la forme. Elle “ devient ce que l’homme la fait ” (Une Femme). On peut s’expliquer ainsi pourquoi la jeune fille n’existe pas réellement puisqu’elle n’est pas encore mariée, et pourquoi les vieilles filles sont passées à côté de l’existence, faute d’avoir été mariées. Parodiant volontiers le discours féministe des suffragettes, Maupassant ne reconnaît à la femme qu’un droit, “le droit de plaire” (La Lysistrata moderne). D’ailleurs la femme, à la sensibilité exacerbée, n’est faite que pour aimer. Elle est d’abord une bête, et une bête à plaisir. D’où l’éloge constant de la courtisane et de la prostituée, objets indispensables et d’utilité publique, dans l’œuvre de Maupassant qui défend ces réprouvées contre le mépris dans lequel les tient l’ordre bourgeois de son temps. D’où à l’inverse la méfiance envers les femmes “crampons”, celles qui s’attachent et qui vous piègent, soit par le mariage, qui n’est selon Schopenhauer qu’“un piège que la nature nous tend”, le piège de la reproduction puisqu’il faut bien perpétuer l’espèce, soit par une liaison adultère qu’elles sacralisent au point d’en faire le but de leur existence. Maupassant dénonce la domination néfaste de la femme, “le plus grand danger de la vie”, qui ne laisse qu’une solution à sa malheureuse victime : la rupture, si possible ! Cet amour débordant dont elle encombre son partenaire ne peut convenir à l’homme, en vertu de leurs différences fondamentales face à l’amour. Par nature, l’homme se trouve porté à l’inconstance, la femme à la fidélité, les deux ne pouvant donc s’entendre sur ce point : “Le cœur féminin diffère en tout du cœur de l’homme” (L’Art de rompre)

Il faudrait toutefois se garder d’en rester à cette première impression, et les récits de Maupassant témoignent d’un questionnement beaucoup plus nuancé et plus profond sur la condition de la femme. Les traits de misogynie, évidents et revendiqués, ne sont après tout pas plus nombreux ni plus radicaux que les traits de misanthropie caractéristiques de ce regard sans concession porté sur ses semblables. A cet égard, les politiciens, les prêtres, les paysans, les professeurs, les fonctionnaires, les journalistes ou les mondains ne sont guère mieux traités. Mais il y a plus : tout en jugeant sévèrement la femme, Maupassant a parfaitement conscience du caractère partial de son point de vue. Il confesse même dans sa chronique sur Sand :

“L’homme, en jugeant la femme, n’est jamais juste; il la considère toujours comme une sorte de propriété réservée au mâle, qui conserve le droit absolu de la gouverner, moraliser, séquestrer à sa guise; et une femme indépendante l’exaspère comme un socialiste peut exaspérer un roi.” (George Sand d’après ses lettres)

Les récits sont là pour illustrer nombre de cas d’abus, de violences, d’injustices, de brimades infligées aux femmes, nombre aussi d’exemples d’émancipation, qu’il s’agisse du refus d’enfanter ou du choix de son destin, fût-ce dans la mort. En fait, la femme occupe dans les récits une place centrale qui montre la fascination de Maupassant pour cet “autre” si mystérieux. Non seulement Maupassant s’intéresse à la femme, mais il lui témoigne une profonde compassion. De nombreux récits s’insurgent contre les souffrances que lui causent des hommes et une société qui l’oppriment. En témoigne notamment la défiance avec laquelle il assiste à la médicalisation du discours sur la femme, qui autorise les séquestrations et les mises sous tutelles. La profession médicale contribue à l’aliénation de la femme, contre laquelle Maupassant émet des réserves, dénonçant à l’occasion d’une chronique sur Charcot l’abus du terme “hystérique”, qui se répand à l’époque et tient lieu à tout propos d’explication comportementale. Maupassant montre que toute la vie de la femme est contraire à son épanouissement, depuis l’éducation draconienne jusqu’au mariage mal préparé pour les plus riches, depuis l’abus sexuel jusqu’à l’esclavage domestique pour les plus pauvres. Lisons ces lignes significatives extraites d’un chronique intitulée Les trois cas :

“Mais vraiment est-il sensé, est-il humain, est-il logique qu’une pauvre fille ignorante de tout, ignorante des sentiments et des actes de l’amour, ignorante de la vie et des événements, soit liée, corps et âme, jusqu’à sa mort, au particulier qui a conclu avec les parents la transaction commerciale qu’on appelle un mariage? Cette enfant peut être enchaînée à quinze ans par un traité dont elle ne devra plus s’affranchir tandis qu’il lui faudra attendre qu’elle ait les vingt-cinq ans exigés pour exister légalement et jouir des droits que confère la majorité. Jusque là, elle ne peut s’engager à rien, elle ne peut ni jouir de sa fortune, ni emprunter de l’argent, ni vendre son bien, mais elle peut se vendre elle-même, vendre toute sa part de bonheur, d’espoirs, de plaisirs, de rêves, sans même savoir à qui, ni pourquoi, ni ce qu’on fera d’elle, ni à quoi elle s’engage, ni à quoi elle renonce.”

Retrouvant certaines revendications féministes, Maupassant s’inscrit bien en faux contre l’institution du mariage qui livre sans défense la femme à l’homme, et il glorifie la stérilité en dénonçant la maternité. Il fait l’éloge de l’amour et de l’union libres. C’est dire si le discours misogyne se trouve considérablement nuancé dans l’ensemble d’une œuvre qui, à l’image de l’homme, est remplie de contradictions. Les textes dialoguent et se répondent, ils renvoient la diversité des situations et des destins, ils apportent chacun un éclairage différent sur ce fascinant élément féminin qui polarise les réflexions et les sentiments d’un écrivain sensible.

Une galerie de femmes
Maupassant a bien connu les femmes, on le sait, et il reste célèbre dans la posté­rité pour la quantité de conquêtes féminines qu’il a accumulées : on doit même renoncer à les compter. D’une sexualité débordante, il s’intéresse à tous les types de femmes, que l’on retrouve d’ailleurs dans ses nouvelles, les prostituées, les paysannes, les bourgeoises, les mondaines. Ses poèmes chantent la beauté et la sensualité du corps féminin, dont il fixe l’idéal bien matériel dans le type de la “Vénus rustique”, créature charnelle et simple vouée à la sexualité. Lors d’un voyage en Sicile il exalte la Vénus de Syracuse, statue qui est une femme et le symbole de la chair, “corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de la caresse.” (La Vie errante) Voilà comment l’on peut comprendre le sens du sacré (c’est-à-dire l’amour de la beauté terrestre!) chez Maupassant, pour qui la femme est divine, parce qu’elle est belle.  Idéal d’amour débarrassé des complications du sentiment, le désir charnel fait dialoguer les sens qui seuls peuvent se comprendre. Telle est par exemple la signification d’un poème comme Au bord de l’eau, qui raconte les amours d’un jeune homme et d’une lavandière qui s’épuisent et finissent par mourir à force de faire l’amour. Aucun échange de paroles ne vient gâter l’harmonie d’une union seulement physique. D’autres contes évoquent la naissance du désir, notamment au printemps, et l’irrésistible attraction des corps qui pousse hommes et femmes les uns vers les autres. Les femmes ne sont d’ailleurs pas toujours consentantes et subissent la violence du désir masculin, dont elles paient le prix fort ensuite, qu’il s’agisse de maternité non désirée ou d’opprobre voire de mort, dans le cas des viols.   

Mais le rapport de Maupassant à la femme ne se limite pas à cet échange de consommation ni à ce point de vue d’amateur. Toutes les relations possibles avec une femme sont envisagées dans les nouvelles, de la rencontre d’une belle étrangère sur un navire à celle d’une étrange vieille fille, en passant par des figures de mères monstrueuses, de filles abandonnées ou de mondaines futiles. Une importante galerie de femmes plus diverses les unes que les autres s’étale sous les yeux du lecteur. Ses récits évoquent aussi bien le destin de petites filles, de femmes mariées, de veuves que de vieilles filles. Autrement dit, même si l’amour et le désir tiennent une place centrale dans les histoires contées, c’est davantage le sort réservé à la femme qui l’intéresse. Il pose sur elle des regards multiples qui témoignent de la qualité de son attention. Il est significatif que parmi ses textes les plus célèbres figurent des histoires centrées sur la destinée féminine, comme Boule de suif, Une Partie de campagne, La Petite Roque ou La parure. Près de soixante nouvelles évoquent un moment de la vie d’une femme, une tranche de vie ou un fait divers qui souligne un aspect de la condition féminine. Son premier grand roman, Une Vie, qui s’inspire pour une part de l’expérience de sa mère, pour une part de la lecture de Madame Bovary de Flaubert, retrace d’ailleurs l’itinéraire de Jeanne, depuis sa sortie du couvent jusqu’à son état de grand-mère solitaire, après lui avoir fait traverser les épreuves du mariage, de l’adultère, de la trahison en amitié, du deuil, de la déception maternelle, de la ruine, de la solitude enfin. Une vie qui n’est qu’une suite de déconvenues et de désillusions, une vie subie, une vie de femme. Beaucoup de récits illustrent un moment de la vie d’une femme et fournissent un éclairage inattendu sur ces existences un instant mises en lumière par l’art du conteur.

Présentation chronologique des nouvelles choisies

Par un soir de printemps
Cette nouvelle a été publiée le 7 mai 1881 dans Le Gaulois et reprise dans le recueil Le Père Milon. Elle revêt un double intérêt puisque d’un côté, elle nous montre à travers les fiançailles de Jeanne et de Jacques tout le bonheur rêvé qui précède le mariage, de l’autre elle se penche sur le sort de tante Lison, vieille fille, “un être insignifiant” qui vit “une pauvre vie”. Un détail révèle le caractère irréversible du destin de celle qui n’a pas connu l’amour : l’attention du fiancé aux “chers petits pieds” de sa promise. Le narrateur laisse alors deviner le vide d’une existence solitaire. La compassion est ici sensible pour les femmes que la vie semble avoir oubliées.

Histoire vraie
Cette nouvelle a été publiée dans Le Gaulois du 18 juin 1882 et reprise dans le recueil Contes du jour et de la nuit. Elle illustre un cas tragique de femme que le rang ne permet pas d’épouser et dont on se défait moyennant finances. Le contexte d’énonciation laisse la parole à un hobereau normand un peu borné dont le récit rend l’aventure encore plus cruelle. La femme amoureuse y est comparée à une chienne, échangée contre une jument. Quand le maître qui l’a séduite et engrossée décide de la marier, le paysan vient traiter l’affaire “comme s’il venait acheter une vache”. Incapable d’apprécier l’amour fou de la servante, le hobereau ne trouve qu’à dire : “C’est bête, les femmes; une fois qu’elles ont l’amour en tête, elles ne comprennent plus rien.” Le récit s’achève sur la mort de la femme, battue d’ailleurs par le mari qu’on lui a imposé. Histoire aussi vraie qu’atroce, elle montre la puissance du sentiment amoureux chez celle qui en est la victime.

L’Enfant
Cette nouvelle a été publiée dans Le Gaulois du 24 juillet 1882 et reprise dans le recueil Clair de lune. Elle présente la situation tout à fait insolite d’une jeune fille se retrouvant chargée d’un enfant le soir de ses noces. Maupassant nous montre un personnage renonçant pour se marier à une vieille maîtresse dont il n’ouvre même pas les lettres et qui lui avoue au moment de mourir en donnant naissance à leur enfant : “je n’ai pas aimé d’autre homme que toi.” On trouve donc ici les motifs de la femme abandonnée et de la paternité illégitime, associés à la naissance d’un amour nouveau qui peine à s’identifier mais qui pousse l’homme au mariage : “Etait-ce de l’amour cela?” La jeune fille abandonnée momentanément le soir de ses noces, puis retrouvant un mari porteur de l’enfant de sa maîtresse réagit certes noblement mais s’engage curieusement dans une vie que ses rêves n’avaient pas prévue.

Une Passion
Cette nouvelle a été publiée dans le Gil Blas du 22 août 1882 et reprise dans le recueil Le Père Milon. Elle propose une version misogyne de la passion absolue. La sentimentalité envahissante de l’héroïne jette son dévolu sur un jeune homme qui se trouve piégé par cette relation encombrante. La violence de la passion conduit la femme à tenter le suicide, à abandonner son mari et ses filles. La peur de la chaîne amoureuse s’exprime ici, assortie d’une réflexion sur le “démon de midi” féminin : “Quarante ans est un âge terrible pour les femmes honnêtes, quand elles ont des sens; elles deviennent folles et font des folies.” On peut noter là encore l’originalité de la situation, puisque le mari et l’amant conjuguent leurs efforts pour tenter de faire rentrer la femme dans le rang afin de préserver l’honneur de ses filles. L’amant plaide en vain la cause du mari, et doit subir jusqu’à sa mort, sans doute, le joug tyrannique de celle qui a maintenant des cheveux blancs! Tous deux sont présentés comme les victimes de la fidélité obstinée de la femme dans la faute.

Première neige
Cette nouvelle a été publiée dans Le Gaulois du 11 décembre 1883 et reprise dans le recueil Le Colporteur. Elle illustre jusqu’à l’absurde la façon dont le mariage réunit des êtres qui ne peuvent pas s’entendre, une parisienne et un propriétaire normand attaché à sa terre natale. Mariage arrangé, mariage qui conduit à la solitude et à l’ennui d’une femme que son mari ne comprend pas. Souffrant du froid dans la grande demeure mal chauffée, elle demande l’installation d’un calorifère qu’elle n’obtient qu’au péril de sa vie. Mourir pour un calorifère ! Maupassant souligne l’entêtement de la femme qui va jusqu’à compromettre sa santé pour se faire enfin entendre par l’être qui partage sa vie. Encore une histoire de mal mariée, avec une issue tragique préférable à une vie d’ennui et de souffrance.

La Parure
Cette nouvelle a été publiée dans Le Gaulois du 17 février 1884, et reprise dans Contes du jour et de la nuit. Illustrant l’ironie du sort qui s’amuse à détruire une existence pour rien, elle est fondée sur le caprice féminin. Une femme d’employée qui rêve d’une autre destinée, insatisfaite de son sort, assiste à un bal pour lequel elle emprunte une parure qu’elle perd. Il faut lire ce récit comme une version pessimiste du conte de fée. La Cendrillon d’un soir paie cher son heure de gloire, puisqu’elle finit par s’user dans les ménages et les corvées destinées à rembourser le bijou perdu. Elle entraîne dans sa déroute un mari impuissant et navré, qui lui aussi laisse son énergie et sa santé dans l’affaire. La fameuse chute du récit, qui révèle que le bijou était faux, a rendu célèbre cette histoire de caprice menant au gâchis.

Julie Romain
Cette nouvelle a été publiée dans Le Gaulois du 20 mars 1886 et reprise dans le recueil La Petite Roque. Marqué par la nostalgie et le regret des jours passés, ce récit brosse le portrait d’une vieille actrice fort célèbre autrefois et qui s’est réfugiée dans ses souvenirs. Encore une solitaire pour laquelle le narrateur dit éprouver “une sympathie profonde”. Costumant son valet et sa servante avec les habits du temps de ses amours, elle leur fait jouer chaque soir la comédie du passé, à la fois touchante et grotesque. Ce texte illustre la sensibilité d’un Maupassant qui sait ressentir et exprimer la douloureuse existence d’une femme adulée qui survit à sa réputation et à ses amours.

Le rendez-vous
Cette nouvelle a été publiée dans L’Echo de Paris le 23 février 1889, et reprise dans le recueil La Main gauche. Sa légèreté amusée contraste avec d’autres récits plus tragiques et illustre bien la variété des points de vue sur la femme. Il s’agit cette fois d’une femme du monde qui s’ennuie dans l’adultère, lassée par des rendez-vous avec son amant qui deviennent des corvées, comparées à des visites chez le dentiste! Elle se laisse tenter par une autre aventure, ce qui montre son peu d’investissement affectif dans la relation amoureuse ainsi que sa superficialité. Aux antipodes des amoureuses passionnées et exclusives, elle semble ignorer jusqu’à la signification du mot amour. Elle appartient à cette catégorie de mondaines, femmes modernes narcissiques et incapables d’aimer, que Maupassant voit surgir dans une société en pleine mutation et dont il fixe le type dans son dernier roman publié, Notre Cœur.

Mouche
Cette nouvelle a été publiée dans L’Echo de Paris du 7 février 1890, et reprise dans le recueil L’Inutile beauté. Elle représente assez bien l’anticonformisme de Maupassant, qui se souvient ici de ses années de canotage à Chatou, pour évoquer une jeune femme libre appartenant à la fois et tour à tour à tous les hommes de la bande; gaieté et mélancolie caractérisent le regard porté sur un personnage de jeune femme vive et espiègle, pleine d’esprit. Le récit peu moral, puisqu’il s’agit pour les jeunes gens à la fin de l’histoire de coopérer à la conception collective d’un nouvel enfant pour Mouche, après une fausse couche acciden­telle, mêle le rire et les larmes pour dresser le portrait vivant et tendre d’une jeune femme avide de vivre.

Ces quelques nouvelles témoignent de la précision avec laquelle Maupassant s’attache à observer les femmes et de l’intérêt qu’il porte à leurs diverses existences. Elles trouvent toujours un angle de vision original pour nous faire toucher du doigt la vérité des expériences réinventées par la fiction. Elles soulignent enfin la présence en Maupassant d’un véritable amoureux des femmes, qui les critique ou qui les plaint, mais qui surtout tente de les comprendre.
 Mariane Bury
© Groupe Frémeaux Colombini SAS 2007

Miou-Miou
Miou-Miou, de son vrai nom Sylvette Herry, a commencé sa carrière de comédienne il y a plus de 35 ans après avoir été apprentie tapissière. En 1969, elle rencontre Coluche, Romain Bouteille et Patrick Dewaere, et intègre le Café de la Gare qui prône un théâtre d’improvisation et dégagé des contraintes commerciales. C’est Coluche qui lui trouve le surnom de Miou Miou qu’elle gardera comme nom de scène.

Elle est réellement révélée au grand public en 1974, avec Les Valseuses de Bertrand Blier, dans lequel elle forme un trio aux mœurs très libres avec Patrick Dewaere et Gérard Depardieu. En 1979, elle reçoit le César de la meilleure actrice pour La Dérobade de Daniel Duval avec son rôle de prostituée courageuse qui souhaite retrouver la liberté. A partir des années 80, elle obtient des rôles plus profonds et plus charismatiques, ce qui lui permet de montrer l’étendue de son talent à travers des films tels que Femme flic ou Coup de foudre. Au théâtre, elle joue aux côtés de Sami Frey dans La Musica Deuxième, pièce écrite et mise en scène par Marguerite Duras. Elle interprète Andromaque dans une mise en scène de Roger Planchon, et joue notamment dans la pièce écrite par Jean-Marie Laclavetine, Voyage au Luxembourg…

Ses nombreuses collaborations avec de grands réalisateurs français ou étrangers (Louis Malle, Bertrand Blier, Luigi Comencini, Patrice Leconte, Michel Deville ou Georges Lautner) lui valent de connaître une très grande popularité auprès du public. Dans Milou en Mai de Louis Malle, Miou-Miou excelle dans son rôle de bourgeoise comme dans La Lectrice de Michel Deville où sa sensualité témoigne une nouvelle fois de l’étendue de son talent.  Attachée à ses origines ouvrières, elle prend part en 1993 au Germinal de Claude Berri avec Gérard Depardieu. Aussi à l’aise dans des films d’auteurs (Tout va bien, on s’en va, Folle embellie) que dans des comédies (Un indien dans la ville, Mariages !), Miou-Miou a déjà une riche carrière d’actrice derrière elle.

Ecouter Maupassant et les Femmes - Nouvelles (Par un soir de printemps - La parure - Mouche - Julie Tamaine - Histoire vraie - Le Rendez-vous - L'enfant - Première neige - Une passion) lu par Miou Miou (livre audio) © Frémeaux & Associés. Frémeaux & Associés est l'éditeur mondial de référence du patrimoine sonore musical, parlé, et biologique. Récompensés par plus de 800 distinctions dont le trés prestigieux "Grand Prix in honorem de l'Académie Charles Cros", les catalogues de Frémeaux & Associés ont pour objet de conserver et de mettre à la disposition du public une base muséographique universelle des enregistrements provenant de l'histoire phonographique et radiophonique. Ce fonds qui se refuse à tout déréférencement constitue notre mémoire collective. Le texte lu, l'archive ou le document sonore radiophonique, le disque littéraire ou livre audio, l'histoire racontée, le discours de l'homme politique ou le cours du philosophe, la lecture d'un texte par un comédien (livres audio) sont des disques parlés appartenant au concept de la librairie sonore. (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, cours sur CD, entretiens à écouter, discours d'hommes politiques, livres audio, textes lus, disques parlés, théâtre sonore, création radiophonique, lectures historiques, audilivre, audiobook, audio book, livre parlant, livre-parlant, livre parlé, livre sonore, livre lu, livre-à-écouter, audio livre, audio-livre, lecture à voix haute, entretiens à haute voix, etc...). Les livres audio sont disponibles sous forme de CD chez les libraires, dans les fnac et virgin, en VPC chez La librairie sonore, Audio-archives, Livraphone, Lire en tout sens, Livre qui Parle, Mots et Merveilles, Alapage, Amazon, fnac.com, chapitre.com etc.....Enfin certains enregistrements de diction peuvent être écouté par téléchargement auprès d'Audible (Audio direct - France loisirs) et d'iTunes (iStore d'Apple) et musicaux sur Fnacmusic.com., Virginméga et iTunes.

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