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Les Lettres de mon Moulin d’Alphonse Daudet Vol 1
Lu par Fernandel en 1954


Entendre Fernandel interpréter les Lettres de mon moulin, c’est parvenir à la quintessence de l’œuvre de Daudet : c’est entendre la Provence elle-même s’exprimer par la voix d’une des personnalités les plus aimées des Français au XXème siècle. Si Alphonse Daudet a créé le mythe de la Provence au XIXème siècle, on peut dire que Fernandel l’a incarnée et magnifiée cent ans plus tard à tel point que ces noms : Fernandel, Mon moulin, Daudet, semblent former une grande chaîne de synonymie. Remettre à la disposition du public les Lettres de mon moulin interprétées par Fernandel, c’est rendre vie à ce patrimoine intemporel, qui réjouira les jeunes d’antan comme ceux d’aujourd’hui.

Daudet des champs et de la ville

Alphonse Daudet naît le 13 mai 1840, en terre Provençale et plus précisément à Nîmes. Issu d’une famille de la bourgeoisie commerçante, royaliste et catholique, il est élevé, non loin de là, par un paysan chez qui l’unique langue parlée est le provençal. Ses parents, propriétaires d’une fabrique de tissu, vivent aisément jusqu’en 1849, date à laquelle l’entreprise dirigée par son père, Vincent, périclite. En quête de lendemains plus chantants, la famille s’installe à Lyon. Alphonse y poursuit ses études, mais ne pourra passer son baccalauréat, comme il l’espérait, en raison de la ruine de sa famille, achevée en 1857. Agé de 17 ans, Alphonse Daudet doit se résoudre à interrompre définitivement ses études. Fort épris de liberté et enclin à un vagabondage parfois difficile à concilier avec une scolarité assidue, il manifestait depuis quelques mois déjà une précoce ambition littéraire. Ses premiers écrits datent de 1856, soit aux premières heures du félibrige1. Pour l’heure, il intègre le collège d’Alès, en tant que maître d’internat. Ce n’est pas là que le jeune homme trouve le bonheur auquel ses bientôt dix-huit printemps pouvaient prétendre. Bien au contraire, l’expérience est douloureuse et se clôt sur un échec – il est renvoyé du collège – qui faillit déboucher sur un drame : en novembre, il tente de se suicider. Par bonheur, son frère aîné, Ernest, vivant à Paris, le recueille chez lui. En 1857, Alphonse Daudet gagne donc la capitale et commence la “conquête” d’un Paris littéraire et artiste qu’un Balzac n’aurait pas désapprouvé. Il rencontre Rochefort, Gambetta, Barbey d’Aurevilly et Vallès, avant de publier, l’année suivante, un recueil de poèmes (Les Amoureuses, 1858) auquel les milieux lettrés de la capitale réservèrent un accueil chaleureux. Pour parachever la fidélité aux clichés ambiants, monsieur Daudet prend maîtresse, avec un modèle pour peintres s’il vous plaît, et vivra plusieurs années une liaison orageuse avec cette femme, du nom de Marie Rieu. Le dénouement de ces élucubrations adolescentes est certes heureux. Les mois qu’il vient de vivre n’en marquent pas moins profondément notre auteur et sont peut-être la source de cette mélancolie affleurant sensiblement tout au long de sa prose, même la plus fraîche et la plus comique. On peut se faire une idée de la détresse de Daudet à cette période dans un livre, largement autobiographique, qu’il écrira par la suite, en 1868 : Le Petit chose. Publié en même temps que Daudet rédige les Lettres de mon moulin, il donne à lire un auteur grave, à la sensibilité écorchée, qui contraste avec le mythe de l’insouciant méridional que ses héros ont incarné par la suite. Daudet lui-même exprimera avec une lucidité tranchante cette dualité de caractère qui l’emplit. Il écrira dans ses Notes sur la vie : « Oh ! ce terrible second MOI, toujours assis pendant que l’autre est debout, agit, vit, souffle, se démène. Ce second MOI que je n’ai jamais pu ni griser, ni faire pleurer, ni endormir. Et comme il y voit ! Comme il est moqueur ! »
La situation du jeune Daudet s’améliore nettement en 1860, lorsqu’il entre au service du duc de Morny, demi-frère de Napoléon III. Frédéric Mistral, le grand poète de la Provence2, devenu son ami dans ces mêmes années, en fait le récit suivant : « […] entre autres choses exquises, Daudet avait composé une poésie d’amour, pièce toute mignonne, qui avait nom : Les Prunes. Tout Paris la savait par cœur, et M. de Morny, l’ayant ouïe dans un salon, s’était fait présenter l’auteur, qui lui avait plu, et il l’avait pris en grâce3. » Daudet vit alors une sorte de dichotomie. Son existence “expérimentale”, la manne de ses écrits, est méridionale. Il s’abreuve de Provence, qu’il sillonne en compagnie de son ami Mistral et où il séjourne en la demeure des Ambroy. C’est toutefois à Paris qu’il assure son existence “sociale”, son statut de poète, en publiant ses textes. Les Lettres de mon moulin sont bien à l’image de cette scission : sorte de manifeste pour une vie provençale et champêtre, elles n’en finissent pas moins par ces mots : « Ah ! Paris !... Paris !... Toujours Paris ! » (“Nostalgie de caserne”).

Car l’auteur Alphonse Daudet est bien parisien, bien de son temps est-on tenté de dire. Ses amitiés littéraires le sont : Flaubert, les frères Goncourt, Zola, etc. Il fait jouer des pièces de théâtre dans la capitale, publie des recueils de vers qui ne durent guère franchir les limites de la cité parisienne. Surtout, il publie de nombreux écrits, en feuilleton, dans les journaux parisiens, comme Le Petit chose et les premières Lettres de mon moulin (entre 1866 et 1869). Il obtient toutefois peu de succès pour ces publications éparses. Les années de gloire viendront plus tard. Suite à son mariage, en 1867, avec Julie Allard, et les dures années de politique intérieure pour ce libéral (guerre franco prussienne de 1870, difficile émergence de la Troisième République), Daudet va se consacrer de plus en plus à l’écriture.
C’est alors qu’il écrit ses ouvrages les plus connus : Les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon en 1872, les Contes du lundi en 1873, puis Fromont jeune et Risler aîné primé en 1874 par l’Académie Française. La légende s’inclinera ici devant l’exactitude historique : les deux premiers livres cités n’ont pas connu, alors, de succès. Sans doute le public est-il réticent à cette ambiance étrangement provençale, lourdement méridionale pour qui n’y est pas encore habitué. Et c’est certainement à l’aune de cette indifférence que l’on peut estimer à sa juste valeur le mérite d’Alphonse Daudet : avoir créé la Provence pour le public français. Il ne crée pas, bien sûr, la culture provençale, mais en codifie les représentations ; il en esthétise l’expression littéraire ; il en incarne l’esprit urbi et orbi – à la différence d’un Frédéric Mistral qui, quoique reconnu même à Paris (songeons aux louanges de Lamartine), reste un Provençal. Qu’il soit aujourd’hui reconnu et acclamé, revendiqué par l’ensemble de ses concitoyens, prouve qu’il est parvenu à une interpénétration des deux cultures. Le léger décalage dans le temps de la reconnaissance de ses fresques provençale est du reste certainement symptomatique. C’est par ses grands romans du milieu des années 1870 que Daudet connaîtra la reconnaissance publique, avec Jack en 1876, puis Le Nabab (1878), Les Rois en exil (1879), et enfin Numa Roumestan (1881). Auteur d’une œuvre désormais reconnue, membre de l’Académie Goncourt dès sa création (1903), Daudet connaît alors un prestige extraordinaire pour Les Lettres de mon moulin et Les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon4. Peut-être ce succès doit-il se comprendre au regard des mutations non moins extraordinaires que la France est en train de vivre en cette fin de XIXe siècle. Prise dans une Révolution industrielle et un remembrement complet de son territoire5, en train d’imposer une culture nationale à des campagnes jusqu’alors préservées d’ingérences extérieures aussi fortes (La Fin des terroirs, titre Eugen Weber), la culture et la langue de la capitale sont plus que jamais imposées comme modèle dans cette fameuse école laïque et obligatoire de la IIIème République. Les récits dudit moulin, et tout particulièrement “Le secret de maître Cornille” en sont assurément l’écho. L’ambiguïté – et la richesse exquise de ces Lettres – tient alors à celle même d’Alphonse Daudet : Parisien parmi les Provençaux ; Provençal parmi les parisiens.

Le moulin de ces lettres
Résident à Paris depuis 1857, Daudet n’en effectue pas moins de fréquents séjours dans le midi. Depuis 1859, il vit une réelle amitié avec le poète Frédéric Mistral, chez qui il séjourne régulièrement, à Maillane, dans les Bouches du Rhône. Au cours de l’été 1864, il rend visite à ses amis Ambroy, près de Fontvielle, dans les alentours d’Arles. Sillonnant la région, il visite de nombreux moulins et commence à former le projet de ce qui deviendra les Lettres de mon moulin. En 1888, publiant Trente ans de Paris, à travers ma vie et mes livres, il en fera l’histoire : « […] je dois beaucoup à ces retraites spirituelles ; et nulle ne me fut plus salutaire que ce vieux moulin de Provence. J’eus même un moment l’envie de l’acheter ; et l’on pourrait trouver chez le notaire de Fontvielle un acte de vente resté à l’état de projet, mais dont je me suis servi pour faire l’avant-propos de mon livre. Mon moulin ne m’appartint jamais. Ce qui ne m’empêchait pas d’y passer de longues journées de rêves, de souvenirs… » La légende devra ici s’incliner devant la réalité historique : Daudet ne fut pas le meunier que l’on pourrait croire ! Il ne cherchera pas même à donner réalité à cette assertion. En poète qu’il était, il prit simplement possession, temporairement, d’un lieu fécond pour son imagination. Et c’est du reste à Paris, pour Paris, qu’il écrivit ses célèbres lettres.
Outre la réelle attache affective unissant l’auteur à ce moulin, le choix du lieu et de la demeure ne sont pas anodins. Dans la première lettre De mon moulin publiée dans l’Evénement le 18 août 18666, l’auteur évoque l’attrait irrésistible, suite à un moment de dégoût de Paris, d’une demeure isolée du reste du monde, au seul contact des éléments naturels. Tout à sa quête d’un ailleurs absolu, il songe tout d’abord à un phare, forme extrême de l’exil et de la solitude terrestre : « Décidément j’étais malade ; on me conseilla de partir.  Où aller ? J’avais d’abord songé à me faire gardien de phare quelque part là-bas, entre la Corse et la Sardaigne, sur un grand diable de rocher écarlate où j’ai passé de belles heures dans le temps.7 » La symbolique est intéressante. D’un côté, le phare, figure ultime du retrait du monde, du repli intérieur d’un être souhaitant sortir de sa société. Mais en même temps, celui-ci n’est pas présenté dans l’hostilité naturelle qui lui est fréquemment associée : tempête, rochers acérés, brume… Au contraire, la chaleur méditerranéenne, l’exotisme, prennent le dessus dans cette description ; l’évocation du souvenir heureux (“où j’ai passé de belles heures dans le temps”) annihile l’effet dramatique appelé par l’annonce du phare. Nous retrouvons ici la dualité de l’esprit d’Alphonse Daudet. Ce fantaisiste enjoué, poète du XIXe siècle, qui sait être si cocasse et si vif dans ses récits, n’en recèle pas moins un spleen latent. Le soleil a parfois rendez-vous avec la lune… Daudet ne s’en cache pas, qui explique le choix de son moulin de la façon suivante : « J’ai donc acheté un moulin ; voici pourquoi : Il y a quatre mois, au milieu de travaux plus ou moins littéraires, je me suis senti pris subitement de lassitude et de dégoût… Explique mon mal qui voudra ! Le fait est qu’après m’être endormi un soir le cerveau plein de flamme et le cœur bourré de belles tendresses, je me réveillai le lendemain la tête vide et le cœur froid.8 » Un certain docteur Freud, alors âgé de dix ans, donnera naissance à une science qui expliquerait certainement le mal de Daudet par le mot suivant : dépression… Parodions un autre contemporain de Daudet (de 19 ans son aîné), le grand Baudelaire : Spleen… et idéal. En effet la mélancolie de Daudet est rattrapée par cet idéal de vivre-bien qu’il connaît en Provence, par ses amis poètes félibriges, par la découverte de ce lieu qui résout toutes ses contradictions : le moulin ! Lieu de solitude, mais aussi lieu de vie ; de plain-pied dans un élément amical ; lieu de convergence des vents et des chants. Le moulin est le l’endroit qui convient parfaitement à Daudet : la quintessence de ses aspirations poétiques.
Benjamin GOLDENSTEIN
© 2006 Groupe Frémeaux Colombini SAS

1 Mouvement littéraire provençal (félibre signifiant “sage” dans cette langue) fondé en mai 1854 par Frédéric Mistral, le grand poète de la Provence. Le groupe publie chaque année un recueil, L’Almanach provençal que Daudet cite à plusieurs reprises et auquel il emprunte le sujet d’une de ses lettres (“Le curé de Cucugnan”).
2 Frédéric Mistral (1830-1914) est sans doute le plus grand représentant de la littérature provençale, son premier héraut. Outre ses publications personnelles, parmi lesquelles Mireille en 1859 (épopée en plusieurs chants) ou le Calandal en 1866, il est à la tête du mouvement félibrige qu’il créa avec ses disciples et amis et auquel il donna ce nom.
3 Frédéric Mistral, in. L’Armana prouvençau (Almanach provençal), 1891.
4 Ayons garde d’oublier L’Arlésienne, drame en trois actes et cinq tableaux dont Georges Bizet composa la musique. Aujourd’hui fort connu, lui non plus ne fut guère relevé lors de sa création en 1872.
5 “Le secret de maître Cornille” en est une illustration parfaite.
6 Daudet choisira d’écarter cette lettre de l’ensemble (ainsi que deux autres) lors de sa parution en volume, ce qui explique qu’on ne la connaisse pas – ou peu.
7 “De mon moulin”, parue dans L’Evénement le 18 août 1866, signée Marie-Gaston. Le lecteur trouvera cette lettre en annexe de l’édition des Lettres de mon moulin préparée par Louis Forestier, Paris, Le Livre de Poche, 1994, pp. 217-221.
8 Idem, p. 218.

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