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Jacques le fataliste et son maÎtre 
Denis Diderot  

lu par Didier Bezace 








CD 1 : Les Amours de Jacques
01. Comment s’étaient-ils rencontrés ? 2’32
02. Vous voyez lecteur,  que je suis en beau chemin… 3’19
03. Que cette aventure  ne deviendrait-elle pas… 2’22
04. En achevant ces derniers mots… 2’31
05. Il est bien évident  que je ne fais point un roman… 2’13
06. Cependant, il arriva un chirurgien… 0’59
07. Quel parti un autre n’aurait-il pas  tiré de ces trois chirurgiens ? 2’47
08. Une autre chose lecteur, que je voudrais bien que vous me disiez… 2’22
09. Me voilà pansé, un peu soulagé… 2’58
10. Et puis voilà que de “non non”  en “oui oui”… 2’33
11. Et les voilà embarqués  dans une querelle interminable… 2’54
12. Eh oui lecteur,  vous allez dire que je m’amuse... 2’27
13. La bouteille arrivée est vidée… 2’56
14. Ah compère chirurgien  cela sera-t-il long ? 1’47
15. Telle fut à la lettre la conversation  du chirurgien… 2’28
16. Jacques reprit l’histoire de ses amours…   2’55
17. Et Jacques qui aime à se parler à lui même se disait… 2’52
18. Un jour d’automne,  une après dîner qu’il faisait beau… 1’55 
19. Jacques vous fîtes là une belle chose… 3’09
20. En cet endroit, le maître jeta ses bras autour du cou de son valet... 2’45 

CD2 : Histoire de Mme de la Pommeraie
01. Jacques et son maître avaient  atteint le gîte… 2’42
02. Jacques ordonna le souper  de son maître comme pour lui… 2’40
03. Ce valet s’approche de mon lit  et me dit : ... 1’46
04. Me voilà sorti de la maison  du chirurgien… 1’50
05. Jacques cessant ici de parler,  son maître lui dit… 1’45
06. Sais-tu ce qui lui est arrivé  à ce pauvre Desglands… 3’05
07. Eh bien Jacques,  te voilà chez Desglands… 1’52
08. Le maître de Jacques se leva, le prit à  la boutonnière et lui dit gravement… 3’10
09. En achevant se prononcer qu’elle avait pillé quelque ouvrage du temps… 1’31
10. Je conviendrais que quand  on a donné sa parole d’honneur… 3’43
11. Je vous entends lecteur, vous me dites, “Et les amours de Jacques ?” 3’06
12. D’après ce système,  on pourrait s’imaginer… 2’44
13. Tu es installé  au château de Desglands… 3’14
14. Si tu te proposes d’entamer  la perte de ton pucelage... 1’45
15. Un matin, alors que mon ami Bigre, plus fatigué qu’à l’ordinaire… 1’40
16. Et ces propos,  Jacques et Justine les entendaient… 2’53
17. Je monte, je me déshabille,  je lève la couverture et les draps... 2’14
18. C’est précisément comme  si vous y aviez été… 2’14
19. La bouteille est arrivée  et placée sur l’établi… 2’07
20. Bigre en baissant la voix ajouta :  “ils ne nous entendent pas…” 2’30
21. Lecteur, il me vient un scrupule.  C’est d’avoir fait honneur… 1’56 

CD3 : Les Amours de Jacques
01. C’était un jour de noces, mon maître… 1’56
02. Je prends la serpe, et nous allons… 1’41
03. A quelques temps de là,  Dame Marguerite… 2’54
04. En prononçant ses “je rêve” sa poitrine s’élevait et sa voix s’affaiblissait… 2’09
05. Dame Marguerite se tut,  elle reprit une de mes mains… 2’53
06. Jacques ne répondit point à cette question et le maître ajouta… 1’04
07. Jacques ressemblait à l’enfant de la lingère comme deux gouttes d’eau… 3’09
08. Cependant le vicaire en fut quitte pour  la peur et le mari le mit à terre… 1’35
09. Comment un homme de sens qui a des mœurs qui se piquent de philosophie…    3’34
10. Jacques et son maître passèrent le reste de la journée sans dessérer les dents…   2’20
11. Lorsque la Pythie et Jacques prononçaient leurs oracles… 1’50
12. Et jacques s’est servi du terme engastrimute ? 1’54
13. Ils descendent de cheval,  ils s’étendent sur l’herbe… 1’28
14. Jacques, connais-tu la fable de Garo ? 3’00
15. Jacques prit sa gourde,  et la consulta longuement… 1’57
16. Ici Jacques fit halte à son récit et donna une nouvelle atteinte à sa gourde… 3’05
17. Denise rougit, se méprit à mon discours, crut que les jarretières… 2’31
18. Mais, Jacques et son maître  sont à l’entrée du village… 3’30
19. Et moi, lecteur, je m’arrête,  parce que je vous ai dit… 1’38
20. Un jour de fête, que le seigneur  du château était à la chasse… 1’57
21. Une autre fois donc, c’était  le matin, Denise était venue panser Jacques…       2’45
22. Le troisième paragraphe nous montre Jacques,  notre pauvre fataliste…        2’40 

Jacques le Fataliste et son maître ne fait ni dans le romanesque, ni dans le philosophique. Diderot ne cherche pas à tromper son lecteur, ni à lui assener ses premières vérités. Pas d’histoires invraisemblables. Pas de roman à thèse. C’est un récit sans faussetés, sans  certitudes aussi : « Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce qu’un romancier ne manquerait pas d’employer. Celui qui prendrait ce que j’écris pour la vérité, serait peut-être moins dans l’erreur que celui qui le prendrait pour une fable (Jacques le Fataliste) ». Œuvre de maturité, travaillée pendant une vingtaine d’années pour être laissée dans un tiroir – comme le furent le Neveu de Rameau et le Paradoxe sur le comédien –,  Diderot en fait une lecture en 1771 devant le secrétaire de Grimm, Meister, qui l’édite de novembre 1778 à juin 1780 en quatorze livraisons dans une revue manuscrite et confidentielle, la Correspondance littéraire, dans laquelle  les souverains européens s’informaient des dernières nouveautés de la vie intellectuelle française.   Goethe en prend connaissance en 1780 en lisant la copie de la  Correspondance du duc de Saxe-Gotha : « Lu de six heures à onze heures et demi et d’une traite Jacques le Fataliste et son maître de Diderot ; me suis délecté comme le Baal de Babylone à un festin aussi énorme ; ai remercié Dieu que je sois capable d’engloutir une telle portion d’un seul coup avec le plus grand appétit et pourtant un plaisir indescriptible (Journal, 3 avril 1780) ». Schiller publie un an plus tard une traduction allemande de l’histoire de Madame de La Pommeraye, le récit le plus important après celui des amours de Jacques.  Un an avant sa mort, Diderot ajoute environ quatre-vingt-dix pages à son manuscrit : l’histoire des amours de jeunesse de Jacques qu’il place après celle de Madame de La Pommeraye, ainsi que son discours sur l’obscénité dans lequel il rend hommage à Montaigne et à Rabelais. Il faut attendre  1796 pour voir apparaître la première édition française du roman (édition du Buisson).  Trop long, sans ordre, obscène, pas assez psychologique, bariolé aux yeux des universitaires français du XIXe siècle, c’est le structuralisme qui le transporte au Panthéon des romans éternels. Les manuscrits conservés à Saint-Pétersbourg, là où se trouve la bibliothèque de Diderot achetée de son vivant par Catherine II de Russie et laissée à sa disposition jusqu’à sa mort en 1784, sont enfin ressortis. S’offre à nous une édition complète du roman.  

Digression
Déroutant sans dire ennuyant, c’est la réputation que Jacques le Fataliste et son maître a longtemps gardée. Diderot y promène son lecteur  de digressions en digressions, se recommandant d’un maître en la matière, Montaigne : « Courage, insultez bien un auteur estimable que vous avez sans cesse entre les mains, et dont je ne suis ici que le traducteur. La licence de son style m’est presque un garant de la pureté de ses mœurs ; c’est Montaigne (Jacques le Fataliste) ». Quoi de plus efficace que la digression, une ouverture de parenthèses à n’en plus finir, pour révéler la matière de l’écriture, son absence de forme préétablie, son chaos apparent : « Je m’égare mais plutôt par licence que par mégarde. Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique… J’aime l’allure poétique, à sauts et à gambades… C’est l’indiligent lecteur qui perd mon sujet, non pas moi… Il lui faut certes quitter la maîtrise et la prééminence en la parlerie… J’entends que la matière se distingue de soi-même… sans l’entrelacer de paroles de  liaison et de couture introduites pour le service des oreilles faibles ou nonchalantes (Essais, De la vanité) ».  Si Diderot traduit Montaigne, il plagie Laurence Sterne : « Voici le second paragraphe, copié de la vie de Tristram Shandy, à moins que l’entretien de Jacques le Fataliste et de son maître ne soit antérieur à cet ouvrage, et que le ministre Sterne ne soit le plagiaire, ce que je ne crois pas (Jacques le Fataliste) ». Les chapitres XIX à XXII du livre VIII de Tristram Shandy où l’on retrouve presque mot pour mot les thèmes du fatalisme de Jacques (« chaque balle a son billet »), de sa blessure au genoux et de son pansement, servent de point de départ au roman de Diderot. Comme Montaigne, Sterne y use à plaisir de la digression, faisant dialoguer un serviteur, le caporal Trim, qui ne cesse d’être interrompu dans le récit de ses amours par son maître, l’oncle Toby : « Mon ouvrage digresse, mais progresse aussi, et en même temps (Vie et opinions de Tristram Shandy) ». Yvon Belaval remarque néanmoins : « Sterne peint par pointillisme d’humour… À cette digression par touche, on oppose chez Diderot la digression par masses, à ce pointillisme, le trait… Diderot en deux mouvements campe son personnage (préface à Jacques le Fataliste) ».

Rabelais est le troisième maître : invoqué après Montaigne, dans le discours sur l’obscénité pour garantir la licence stylistique dont Diderot se fait le porte-parole, il donne à la digression ses raisons. C’est l’usage de la gourde qui fait aller de travers : « Jacques n’allait jamais sans une gourde remplie du meilleur… J’avais oublié de vous dire que, dans le cas qui demandait de la réflexion, son premier mouvement était d’interroger sa gourde… c’était une espèce de Pythie portative, silencieuse aussitôt qu’elle était vide. Lorsque la Pythie et Jacques prononçaient leurs oracles, ils étaient ivres tous les deux (Jacques le Fataliste) ». Aussi se comprend l’alliage de la licence stylistique et de la pureté des mœurs ; quand on a bu, la langue se délie ; les pensées cachées se révèlent : « Vin tant divin, loin de toi est forclos tout mensonge et toute tromperie (Cinquième livre chapitre XLIV) » ; ce que Montaigne dit à sa manière : « Le poète, dit Platon, assis sur le trépied des Muses, verse de furie tout ce qui lui vient en la bouche, comme la gargouille d’une fontaine, sans le ruminer et peser, et lui échappe des choses de diverse couleur, de contraire  substance et d’un cours rompu (Essais, De la vanité) ». Ne sont vrais que les auteurs sincères, ceux qui disent ce qu’ils font – qui boivent et qui s’en vantent : « J’ai pris le parti d’être comme je suis » ; « [Platon] et Jean-Jacques Rousseau, qui prônèrent le bon vin sans en boire, sont à son avis de faux frères de la gourde » (Jacques le Fataliste). Aux relâchements du corps enivré,  Diderot oppose la mise en ordre rationnelle et puritaine du discours qui défend les droits d’un esprit pris pour le maître et censeur des basses passions : « F…tez comme des ânes débâtés ; mais permettez-moi que je dise f…tre ; je vous passe l’action, passez-moi le mot. Vous prononcez hardiment tuer, voler, trahir, et l’autre vous ne l’oseriez qu’entre les dents ! (Jacques le Fataliste) ». L’inspiration vient d’en bas. Elle est corporelle : « Il y a un peu de testicule au fond de nos sentiments les plus sublimes (Lettre à Falconet juillet 1767) ». Aussi, il n’y a pas de honte à être licencieux, si c’est le corps qui parle. S’il saute et gambade, pourquoi l’écriture n’en ferait pas de même ?

De là un retournement de la morale ; Diderot dit ce qu’il fait, il ne fait pas ce qu’il dit : « Dis la chose comme elle est (Jacques le Fataliste) ». Le corps montre ce que l’esprit, dit cartésien, refoule ; ou plutôt, il se montre, ce qu’il n’avait pas fait depuis les âges païens : « A la naissance de notre divin Sauveur, les oracles du paganisme cessèrent… plus de ces productions marquées au coin de l’ivresse et du génie ; tout est raisonné, compassé, académique et plat (Jacques le Fataliste) ». Diderot, ainsi, tient moins parole qu’il ne la lâche,  perdant le fil de son récit et son lecteur avec. On trouve vingt et une histoires  différentes et pas moins de cent quatre-vingts digressions dans Jacques le Fataliste, expressions de la perte d’esprit d’un auteur qui oublie sa parole. L’idéal chevaleresque de la promesse – de la tenue de la parole – est ignoré. Le faire passe avant le dire. On ne se contente plus de belles paroles. À l’idéal, on préfère le réel ; à l’oisiveté aristocratique, le goût bourgeois pour le travail. Cervantès, le quatrième maître, n’avait-il pas déjà confirmé, dans son Don Quichotte de la Manche, le dépassement de cet idéal ? Don Quichotte a lui aussi perdu l’esprit à sa manière en se projetant dans le monde révolu et donc fictif de la chevalerie. Comme tout bon lecteur de roman, il vit de ce qu’il lit oubliant de lire ce qu’il vit : sa propre histoire, sans identification d’aucune sorte à des personnages idéalisés pour les besoins de la cause. La parodie que Diderot fait de l’univers picaresque (le voyage/aventure de Jacques/Sancho Pança et de son maître/Don Quichotte, ses scènes d’auberge, ses attaques de brigands…) emprunte l’effet classique de l’attente qui tient en haleine le  lecteur moins pour le décevoir par des histoires qui n’en finissent pas de s’achever, que pour le persuader de la contingence de l’action relatée ; il aurait très bien pu l’interrompre en plein milieu comme en révéler dès le début les aboutissants. En définitive, ce ne sont pas Jacques et son maître qui existent mais leur auteur que ses vicissitudes professionnelles – plus réelles qu’imaginaires – contraignent à interrompre plus d’une fois l’écriture de son roman. Pourquoi faire comme si l’action romanesque était plus construite que celle de son romancier ?  

Conversation
Montaigne, Sterne, Rabelais, Cervantès sont des maîtres absents. Diderot leur rend hommage comme le fait Jacques au moment où il croise  le convoi funéraire qui transporte la dépouille de son capitaine. Ainsi, si Jacques est fataliste, c’est qu’il perpétue la mémoire de son capitaine qui connaissait son Spinoza par cœur. Si Diderot est matérialiste, c’est qu’il se sait déterminé à écrire : il est moins l’auteur de Jacques le Fataliste et son maître que le traducteur ou le copieur d’une écriture qui n’a pas commencé avec lui.  Il en va de même du monde qui est moins l’ouvrage d’un Dieu/auteur qu’un processus matériel sans commencement ni fin dont le voyage sans but  de Jacques et son maître est l’illustration. Autrement dit, le roman était déjà écrit avant d’être écrit ; et il continuera à l’être bien après l’avoir été.  D’où son caractère collectif : il possède une pluralité d’auteurs qui se répondent d’âge en âge comme s’ils conversaient ensemble. Comme le remarque Roger Lewinter : « Le couple dialectique du roman est constitué non pas par les deux personnes présentes – Jacques et son maître – mais par une personne présente, Jacques, représentant un être absent, qui l’informe : son capitaine. C’est lui qui est à l’origine de toute la sagesse – déterminisme spinoziste – de Jacques ; et celui-ci, serin sifflé répète sa leçon à son maître, jouant auprès de ce dernier le rôle qu’a joué pour lui le capitaine »(1). Dans cette logique de la représentation, Diderot répète la leçon de ses maîtres anciens à son lecteur qu’il identifie au maître de Jacques. Il compose un dialogue dans lequel il rapporte leur parole : la disparition du capitaine de Jacques, comme celle de Montaigne ou de Rabelais sont autant de suspensions d’une conver­sation que Diderot reprend avec les auteurs/maîtres vivants et à venir : si le capitaine est le premier maître, il ne l’est que relativement à un autre qui l’a précédé – à Spinoza ; de même, le maître de Jacques n’est un maître que grâce à son serviteur qui l’entretient des bienfaits du matérialisme (« C’était écrit  là-haut ») ; à lui d’en parler autour de lui. À ce compte, on ne sait plus qui est le maître et qui est le serviteur. Si Jacques n’a pas le titre, il a tous les attributs de la maîtrise. Le nom ne change rien à l’affaire. Les maîtres établis ne sont peut-être que des serviteurs déguisés. Diderot s’inscrit sans mal dans la mode révolutionnaire de son temps. S’il a donné à son héros le nom de Jacques, n’est-ce pas en souvenir des révoltes paysannes : « toutes nos querelles ne sont venues jusqu’à présent que parce que nous ne nous étions pas encore bien dit, vous, que vous appelleriez mon maître, et que c’est moi qui serais le vôtre (Jacques le Fataliste) » ?

Les personnages dans Jacques le Fataliste sont ainsi pas moins auteurs que Diderot puisqu’ils en portent le message. Chacun a une histoire à raconter. Chaque nouvelle prise de parole est une digression – nouvelle version ou critique – de la digression précédente, cela à l’infini. Le roman en définitive est une conversation. On ne cesse de rebondir sur ce qui vient d’être dit sans aucun souci de cohérence : « Comme il n’y a rien de décousu ni dans la tête d’un homme qui rêve, ni dans celle d’un fou, tout tient aussi dans la conver­sation ; mais il serait parfois bien difficile de retrouver les chaînons imperceptibles qui ont attiré tant d’idées disparates… Prenons une couleur, le jaune,  le souci est jaune, la bile est jaune, la paille est jaune ; à combien d’autres fils ce fil jaune ne répond-il pas ? La folie, le rêve, le décousu de la conversation consistent à passer de l’un à l’autre par l’entremise d’une qualité  commune (Lettre à Sophie Volland 20 octobre 1760) ». À l’ordre français des raisons se substitue le désordre anglais des associations d’idées. Les actions sont toutes des réactions – « des réponses à ce qui précède ». Ainsi, en s’attachant à raconter l’amour de Jacques et de Denise, Diderot en vient à ajouter après coup le récit des amours de jeunesse de Jacques qui n’entrait pas initialement dans l’ouvrage. Plus généralement, c’est l’histoire des amours de Jacques qui sert de « qualité commune », de référence et de cause à la plupart des  histoires contenues dans le roman : à l’histoire de Madame de La Pommeraye et du marquis des Arcis, à l’histoire du maître de Jacques qui se découvre avoir eu lui aussi de l’inclination pour Denise. L’amour y est un lieu commun, moins un poncif qu’un sujet de conversation qui rassemble, dans lequel tous les hommes se reconnaissent. D’où son universalité : « Vous êtes aux contes d’amour pour toute nourriture depuis que vous existez, et vous ne vous en  lassez point. L’on vous tient à ce régime (Jacques le Fataliste) ».

D’ailleurs, à y regarder de près, il y a moins des personnages que des interlocuteurs, moins des fictions que des rencontres : Si Denise apparaît dans l’histoire de Jacques, c’est pour en sortir : connaissance commune de Jacques et de son maître, elle participe moins d’un récit que de leur vie. Exemple encore plus frappant : le marquis des Arcis, dont l’histoire est relatée à Jacques et à son maître par l’hôtelière qui les héberge, dort dans la même auberge avant de faire route avec eux. Les aventures du marquis sont narrées au moment où il les prolonge hic et nunc. Selon les exigences de la conversation, une histoire ou un personnage se doivent d’être partagés. Ils n’appartiennent à personne. À ce compte, l’histoire de Jacques n’est pas l’histoire de Jacques, c’est aussi celle de son maître puisqu’ils en proposent des versions concordantes. Diderot, de même, n’est pas le premier à écrire Jacques le Fataliste ; après Sterne, il le redit à sa manière en en changeant le titre. Il n’y a rien de mal à plagier à condition de le dire. L’écrivain n’est qu’un ragoteur : « Je vous la raconterais [l’aventure du marquis des Arcis] tout comme leur domestique l’a dite à sa  servante, qui s’est trouvée être par hasard sa payse, qui l’a redite à mon mari, qui me l’a redite (Jacques le Fataliste) ». Rien ne s’invente ; tout se répète.  Un personnage de roman, dans ce cas-là, est notre voisin de palier. Le bon romancier – Richardson en l’occurrence – ne l’imagine pas ; il le fait exister ; nous l’avons croisé quelque part dans notre vie : « J’ai entendu disputer sur la conduite de ses personnages, comme sur des événements réels… Quelqu’un d’étranger à la lecture qui avait précédé et qui avait amené la conversation, se serait imaginé, à la vérité et à la chaleur de l’entretien, qu’il s’agissait d’un  voisin, d’un parent, d’un ami, d’un frère, d’une sœur (Eloge de Richardson) ». Le roman ainsi n’est qu’un dialogue qu’on aurait pris la peine de retranscrire. L’auteur n’en est que le rapporteur au moment où il discute avec son lecteur. 

Matérialisme
Toutefois, répéter une histoire, ce n’est pas la recommencer. Chaque redite est différente, parce que chaque rapporteur a un caractère qui lui appartient en propre : « Jacques, au rebours des bavards, quoiqu’il aimât beaucoup à dire, avait en aversion les redites » ; « Puis-je n’être pas moi. Et étant moi, puis-je faire autrement que moi ? Puis-je être moi et un autre ? » ; « Jacques, vous n’avez jamais été femme, encore moins honnête femme, et vous jugez d’après votre caractère qui n’est pas celui de Madame de La Pommeraye ! » (Jacques le Fataliste). C’est pourquoi un rapporteur est aussi un auteur : il n’y a que lui pour parler ainsi. Contre Helvétius, qui ne veut voir en l’homme qu’une « table rase » modelée par son éducation, un être informé du dehors par ses sens, Diderot ajoute à ce déterminisme seulement extérieur un déterminisme intérieur. Je n’est pas un autre ; c’est l’aptitude naturelle qui fait son originalité et pourquoi pas son génie si son caractère est plus marqué que d’ordinaire : « Si cet artiste n’est pas ivre, la meilleure instruction ne lui apprendra jamais qu’à contrefaire plus ou moins maussadement l’ivresse… Selon moi, un original est un être bizarre qui tient sa façon singulière de voir, de sentir et de s’exprimer de son caractère (Réfutation d’Helvétius) ».  De là son refus de réduire la singularité à des idées générales, à des doctrines : « Il se trouve plus de différence de tel homme à tel homme que de tel homme à tel animal (Montaigne, Essais II 12). Un homme n’est pas l’Homme. Ainsi Jacques n’est pas si fataliste qu’il le dit ; son maître pas aussi libre qu’il le prétend : ils disent ce qu’ils ne font pas, croient être ce qu’ils ne sont pas. Répéter une doctrine philosophique, qu’elle soit matérialiste ou idéaliste, ne rend pas philosophe. La raison en est qu’elle généralise à tous les hommes un état qui ne convient peut-être à personne. Le dire reste une fiction – on dira bientôt une idéologie – s’il ne désigne pas en premier lieu son auteur. On ne répond que de soi. Parler pour les autres, ou parler de la voix d’un autre, rien de mieux pour (s’)aliéner. En oubliant son catéchisme spinoziste (« C’est que je suis inconséquent et violent, que j’oublie mes principes ou les leçons de mon capitaine (Jacques le Fataliste) »), Jacques révèle son caractère superstitieux ; son fatalisme était un providentialisme refoulé, un matérialisme  chrétien, ce qui ne laisse pas d’être contradictoire : « Toi qui as fait le grand rouleau, quel que tu sois, et dont le doigt a tracé toute l’écriture qui est là-haut, tu as su de tous les temps ce qu’il me fallait ; que ta volonté soit faite. Amen (Jacques le Fataliste) ». Dans les faits, son maître, champion du libre arbitre en paroles, répond davantage à la conception matérialiste de l’homme machine avancée par La Mettrie : « Il a peu d’idées en tête… Il a des yeux comme vous et moi ; mais on ne sait la plupart du temps s’il regarde… il se laisse exister : c’est sa fonction habituelle. L’automate allait devant lui (Jacques le  Fataliste) ». 

La leçon est tirée : mieux vaut ne pas se contredire ; il faut dire ce qu’on fait et ne pas faire ce qu’on dit. La liberté est dans la sincérité, un manque de pudeur qu’on prend pour de l’obscénité. Dire, c’est faire. On ne dit jamais que des choses qui partent (sortent) du corps. Inutile de chercher à être autrement, plus déterminé ou moins déterminé. On est ce qu’on est : « Car puisqu’une chose est, il faut qu’elle soit (Jacques le Fataliste) ». D’ailleurs, « On passe les trois quarts de sa vie à vouloir, sans faire… Et à faire sans  vouloir (Jacques le Fataliste) ». Autrement dit, on est rarement les maîtres de ses actions : soit qu’on les bride en vain comme le fait Jacques qui est à  plusieurs reprises emporté par son cheval là où il ne veut pas, soit qu’on agisse comme son maître sans en avoir conscience, mécaniquement. Le corps et plus généralement la matière n’ont pas attendu qu’on les meuve ; ils nous ont mus. On ne fait pas ce qu’on veut ; on veut ce qu’on fait, suivant en cela l’ordre du monde : « La velléité n’est autre chose que mon acquiescement nécessaire à faire ce que je fais nécessairement dans l’instant présent… j’ai toujours été passif avant que d’être actif, effet avant que d’être cause (Observations sur Hemsterhuis) ». Il n’y a pas de maître – de cause – en dernière instance. Le matérialisme néo-spinoziste défendu par Diderot est une servitude involontaire : on y est toujours le serviteur d’un serviteur, l’effet d’un effet sans que l’on puisse remonter au Dieu que Spinoza identifie à la cause première (propositions 16 et 17 de la première partie de l’Ethique).  D’où le caractère contingent de ce déterminisme qui part plus des effets que de la cause nécessaire de ces effets. Ainsi, le fatalisme de Diderot ne le serait pas plus que celui de Jacques : le possible y joue toujours un trop grand rôle : « Qu’est-ce qui m’empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? d’embarquer Jacques pour les îles ? d’y conduire son maître… Qu’il est facile de faire des contes ! (Jacques le Fataliste) ». Qu’est-ce qui l’en empêche en effet ? Sûrement pas le souci de rigueur géométrique spinoziste ; il s’en moque : « Les atteintes [à sa gourde] étaient d’autant plus fréquentes que les distances étaient courtes, ou comme disent les géomètres, en raison inverse des distances (Jacques le Fataliste) ». En définitive, Diderot dit moins qu’il ne fait, confond le dire et le faire, se fiant plus à son fonctionnement corporel qu’à ce qu’il peut en dire : « Un livre est pour l’auteur un grand obstacle à la vérité. J’ai sur vous l’avantage de n’avoir point écrit (Observations sur Hemsterhuis) ». Sa philosophie est en marche, pas en paroles. Il avance moins des  raisons pour appuyer un discours qu’il n’en est conduit sans le savoir. Aussi peut-il se permettre toutes les digressions – les libertés – qu’il veut ; l’ordre de son roman n’en reste pas moins nécessaire. Le vrai déterminisme n’est pas géométrique, mais biologique. Le corps y a plus de droit que la raison.  
Alexandre WONG
© 2008 Frémeaux & Associés – Groupe Frémeaux Colombini SAS  


(1) Diderot ou les mots de l’absence, Editions Champ Libre, 1976.   ­­­

Didier Bezace 
Elève comédien du Centre universitaire dramatique de Nancy, Didier Bezace a reçu les enseignements de Gilles Sandier, Bernard Dort, Jean-Marie Patte et Maria Casarès. Cofondateur avec Jacques Nichet et Jean-Louis Benoît du Théâtre de l’Aquarium, à La Cartoucherie de Vincennes, il participe à tous les spectacles de la compagnie en tant qu’auteur, comédien et metteur en scène (La débutante, d’après Mademoiselle Else d’Arthur Schnitzler ; Héloïse et Abélard, d’après leur correspondance ; L’Augmen­tation, de Georges Perec…). Il montera également en 1992, Je rêve de Luigi Pirandello, pour la Comédie-Française. En 1997, Didier Bezace prend la direction du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, et mène conjointement une carrière au cinéma et pour la télévision. Sur les planches, il met entre autres en scène Molière (l’Ecole des Femmes), Antonio Tabucchi (Pereira Prétend), Bertold Brecht (La noce chez les petits bourgeois), et Georges Feydeau (Léonie est en avance…). Sa scénographie de l’Ecole des femmes fait l’ouverture du  Festival d’Avignon, dans la cour d’honneur, en 2001. Pour le grand écran, il tourne successivement avec Claude Miller (La Petite Voleuse), Bertrand Tavernier (L627), Jeanne Labrune (Ca ira mieux demain), Anne Théron (Ce qu’il imaginent), Pascal Thomas (La Dilettante), André Téchiné (Les voleurs), Marcel Bluwal (Le plus beau pays du monde) et Jean-Pierre Darroussin (Le pressentiment). A la télévision, on a pu le voir dans Les Thibault, Sissi et, récemment, dans Mon fils d’ailleurs.   Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du  lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où  l’on va ? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. Cet incipit à la superbe ironie donne le ton du roman, ou plutôt du non-roman de Diderot. A la fois récit picaresque, écheveau de contes, de nouvelles, de fables, de portraits, libre suite d’essais philosophiques ou moraux, de dissertations, d’exposés, et parfois de simples bons mots, « Jacques le fataliste » se joue de toute tentative de classification et annonce les plus audacieuses émancipations  littéraires.  S’il hérite de célèbres devanciers telles que « Don Quichotte », « Gil Blas » ou « Vie et opinions de  Tristram Shandy », sa structure à tiroirs, le roman apporte une liberté de ton toute nouvelle. Le récit des amours de Jacques, sans cesse interrompu et remis, n’apparaît finalement que comme le prétexte à de multiples digressions et commentaires, adresses, lazzis. Pour l’une des toutes premières fois, le sujet de l’œuvre devient son objet : les questions du libre arbitre, de la responsabilité, de la fatalité, de la pro­vidence ou même d’une présence divine constituent les thèmes d’une écriture qui ose tout. Quelle est notre liberté ? Que décidons-nous de notre vie ? Doit-on croire ? Pourquoi écrire ? Que dire ?  Ce parcours écrasant imposait un comédien virtuose, capable de rendre justice aux multiples mouvements du récit. Didier Bezace incarne avec densité et finesse les multiples personnages de « Jacques… » et on imagine difficilement une autre voix pour faire entendre l’inouï – dans le plein sens du terme – humour de Diderot.
Claude COLOMBINI-FREMEAUX

Ecouter Jacques le Fataliste et son maître - Denis Diderot (livre audio) © Frémeaux & Associés / Frémeaux & Associés est l'éditeur mondial de référence du patrimoine sonore musical, parlé, et biologique. Récompensés par plus de 800 distinctions dont le trés prestigieux "Grand Prix in honorem de l'Académie Charles Cros", les catalogues de Frémeaux & Associés ont pour objet de conserver et de mettre à la disposition du public une base muséographique universelle des enregistrements provenant de l'histoire phonographique et radiophonique. Ce fonds qui se refuse à tout déréférencement constitue notre mémoire collective. Le texte lu, l'archive ou le document sonore radiophonique, le disque littéraire ou livre audio, l'histoire racontée, le discours de l'homme politique ou le cours du philosophe, la lecture d'un texte par un comédien (livres audio) sont des disques parlés appartenant au concept de la librairie sonore. (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, cours sur CD, entretiens à écouter, discours d'hommes politiques, livres audio, textes lus, disques parlés, théâtre sonore, création radiophonique, lectures historiques, audilivre, audiobook, audio book, livre parlant, livre-parlant, livre parlé, livre sonore, livre lu, livre-à-écouter, audio livre, audio-livre, lecture à voix haute, entretiens à haute voix, parole enregistrée, etc...). Les livres audio sont disponibles sous forme de CD chez les libraires  et les disquaires, ainsi qu’en VPC. Enfin certains enregistrements de diction peuvent être écoutés par téléchargement auprès de sites de téléchargement légal.

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