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Muséographie sonore par Philippe Morin
Livret par Jean-Paul Morel
Préface de Régine Deforges 


TOULOUSE LAUTREC (1864-1901) 

ARISTIDE BRUANT
EUGÉNIE BUFFET
YVETTE GUILBERT ...
 

Témoignages musicaux  1895-1934  


Discographie établie par Philippe Morin
1. LE FIACRE 
Paroles et musique Léon Xanrof (1888) 
1’46 Yvette Guilbert avec Irène Aïtoff, enr. 26 sept 1934 GRAMOPHONE  K 7348 (matrice OLA 2-1)

2. MADAME ARTHUR   
3’43 Paroles Paul de Kock - musique Yvette Guilbert
Yvette Guilbert avec Irène Aïtoff, enr. 26 sept 1934 GRAMOPHONE  K 7348 (matrice OLA 3-1)

3. LES VIEUX MESSIEURS 
monologue de Maurice Donnay 
3’01 Yvette Guilbert, enr. le 11 avril 1934 GRAMOPHONE  K 7461 (matrice OPG 1523-1)

4. MA GRAND’ MERE   
3’26 Paroles et musique Pierre Jean de Béranger (1813)
Yvette Guilbert avec Maurice Eisner, New York, 16 octobre 1918 COLUMBIA 18-M (matrice 78113)

5. JE SUIS POCHARDE   
3’00 Paroles Léon Laroche musique Louis BYREC (1890)
Yvette Guilbert avec piano, enr. 10 décembre 1907 GRAMOPHONE  GC-33667 (matrice 5273 h) 

6. LA SOULARDE   
2’32 Paroles Jules Jouy, musique Eugène Poncin (1894)
Yvette Guilbert avec piano, enr. 30 novembre 1907 GRAMOPHONE  GC-33663 (matrice 5237 h)

7. LE JEUNE HOMME TRISTE (ADOLPHE) 
3’01 Paroles et musique de Maurice Donnay (1892)
Yvette Guilbert avec piano, enr. 30 novembre 1907 GRAMOPHONE  GC-33665 (matrice 5236 h)

8. LA PIERREUSE   
2’59 Paroles Jules Jouy, musique Eugène Poncin (1893)
Yvette Guilbert avec piano, enr. 10 décembre 1907 GRAMOPHONE  GC-33670 (matrice 5274 h)

9. À GRENELLE  Paroles et musique Aristide Bruant (1885) 2’04
Yvette Guilbert avec piano, enr. 10 décembre 1907 GRAMOPHONE  GC-33668 (matrice 5272 h)

10. 5 MINUTES CHEZ BRUANT
scène réaliste,  
3’12 paroles et musique de Aristide Bruant Aristide Bruant et ses amis, enr. 1908 ODEON  60854 (matrice XP 4167)

11. DANS LA RUE 
Paroles et musique Aristide Bruant (1889) 
2’57 Aristide Bruant avec orchestre, enr. 1912 PATHE  3120 (matrice 528)

12. AU BAT’ D’AF 
Paroles et musique A. Bruant (1891) 
2’44 Aristide Bruant avec orchestre, enr. 1911 PATHE  3102 (matrice 180)

13. NINI-PEAU-D’CHIEN 
Paroles et musique A. Bruant 
2’54 Aristide Bruant avec orchestre, enr. 1912 PATHE  3123 (matrice 656)

14. À SAINT-LAZARE 
Paroles et musique A. Bruant (1887) 
2’34 Eugénie Buffet avec G. Chaumette piano, enr. 27 février 1933 GRAMOPHONE  K 6923 (matrice OPG 589)

15. LA SÉRÉNADE DU PAVÉ 
Par. et mus. Jean Varney (1894) 
3’11 E. Buffet avec J. Lacroix et G. Chaumette piano, enr. 27 fév. 1933 GRAMOPHONE  K 6889 (matrice OPG 590-2)

16. LA BOITEUSE DU REGIMENT 
Paroles Lucien Delormel,  
3’10 musique Eugène Poncin et Lucien Del (1895) Polin avec orchestre, enr. 1905 GRAMOPHONE  GC-4-32181 (matrice W 3-4674o)

17. SITUATION INTERESSANTE 
monologue de Belhiatus 
2’38 Polin, enr. circa 1912 PATHE  X.3733 (matrice NP 3515-2)

18. NE ME CHATOUILLEZ PAS ! 
2’44 Paroles Paul Boisselot, musique Adolphe Lindheim (1871) Edmée Favart avec Godfroy Andolfi, enr. 1929 PATHE  X 3396 (matrice N 201720-1)

19. QUAND LES LILAS REFLEURIRONT 
3’22 Paroles Georges Auriol, musique Désirée Dihau (1890)
Vanni-Marcoux avec A. Lermyte piano, enr. 7 mai 1934 GRAMOPHONE  K 7326 (matrice OPG 1550-1)

20. STANCES A MANON 
Par. M. Boukay, mus. P. Delmet (1893) 
3’05 Vanni-Marcoux avec Lucien Petitjean piano, enr. 17 octobre 1933 GRAMOPHONE  K 7183 (matrice OPG 1090-1)

21. JE SUIS VEUVE D’UN COLONEL
(extrait de La vie parisienne) 
2’33 Paroles Meilhac et Halevy, musique Jacques Offenbach (1866) Mireille Berthon avec orchestre, enr. Novembre 1930 GRAMOPHONE  K 6126 (matrice BG 1072-2)

22. VOICI LE SABRE DE MON PERE 
3’04 (extrait de La grande Duchesse de Gerolstein) Paroles Meilhac et Halevy, musique Jacques Offenbach (1867) Mireille Berthon avec orchestre dirigé par G. Diot, enr. 22/01/31 GRAMOPHONE  K 6312 (matrice OG 83-2)

23. DITES LUI QU’ON L’A REMARQUE 
2’45 (extrait de La grande Duchesse de Gerolstein) Paroles Meilhac et Halevy, musique Jacques Offenbach (1867)
Yvonne Printemps avec Henri Büsser piano, enr. 22 nov. 1929 GRAMOPHONE  P 835 (matrice BS 4392-1)

24. CANCAN D’ORPHEE AUX ENFERS (1858) 
1’46 Musique Jacques Offenbach Orchestre Philharmonique de Berlin, direction Carl Schuricht,  enr. 5 novembre 1929 ULTRAPHONE  EP 560 (matrice 30362) 

Tous les disques originaux reportés sur ce CD proviennent  des collections particulières de Philippe Morin et Serge Cheze. 

Les femmes de Toulouse-Lautrec
par Régine Deforges
La laideur de Toulouse-Lautrec dérangeait et faisait peur. Jean-Gabriel Domergue qui l’a connu, dresse de lui ce portrait sans complaisance : « Lautrec était laid, difforme, repoussant. Il était affreux : une tête brune, du poil hirsute, une face très colorée, une peau grasse, huileuse, un nez énorme, une bouche coupant la figure en deux, des lèvres épaisses, humides, violettes et roses, flasques, ourlaient cette fente effroyable. Seuls ses yeux étaient émouvants, tristes comme des yeux d’épagneul pleurant. Aussi, s’il aimait la beauté, la beauté le fuyait. Il s’est donc rabattu sur celle, peu humaine, du caractère, de l’étrange, du monde spécial qui l’accueillait ». Tout est dit dans ce bref et réaliste portrait. Ses contemporains éprouvaient en le voyant, une répulsion qu’ils ne pouvaient dissimuler. « Comme tu es moche ! Tu devrais te raser cette barbe, ces poils, enlève ça, peut-être serais-tu moins moche », lui dit une actrice à qui il rendait visite. Blessé, il se rasa. Quand l’actrice revint dans sa loge et qu’elle vit le résultat, elle s’écria : « Mais tu es encore plus moche qu’avant ! Fous le camp, tu es affreux!». Il s’en alla en pleurant. Les femmes, pourtant, Dieu sait s’il les aimait, à commencer par sa mère, la comtesse de Toulouse-Lautrec dont il a fait maints portraits, tous d’une tendresse et d’une sensibilité à la mesure de son amour. Mais une mère n’est pas une femme, c’est un rêve, un ange, qui se penche sur son enfant. Ce qu’il lui fallait, c’était des femmes de chair et de sang qu’il put posséder. Hélas, les jeunes filles de son milieu ne voyaient que sa laideur et s’en moquaient. Il se réfugia à Paris, à Montmartre, où il vécut avec les marginaux de son temps : peintres, artistes, chanteuses et chanteurs de cabaret, danseuses de bastringues. Parmi eux, dans les vapeurs de l’alcool et du vice, il tenta d’oublier son infortune. Il aimait à peindre ces femmes déchues : la Goulue, Casque d’Or, les danseuses de cancan, Grille d’Égoût, la Vadrouille, Berthe la Sourde, Nini Patte-en-l’air ; Jane Avril - qu’on appelait  la Mélinite -, Yvette Guilbert, le danseur Valentin le Désossé, Cha-U-Kao la clownesse ; des actrices ou cantatrices telles Berthe Bady, Marcelle Lender, Ève Lavallière, Sybil Sanderson, quelques femmes du monde, comme Misia Natanson, Cléo de Mérode, les blanchisseuses ou modistes, et surtout les filles des maisons closes, sans oublier Suzanne Valadon - qui s’appelait alors Marie Clémentine Valade et ne peignait pas encore.

Au Moulin Rouge, où il avait sa table réservée, des femmes venaient lui tenir compagnie tandis qu’il faisait des croquis de la salle ou des danseuses. Il restait jusqu’à l’aube, de plus en plus laid, de plus en plus défait, de plus en plus ivre. Quand les portes fermaient, il se traînait au bordel de la rue des Moulins où il dormait jusqu’au soir. Il a peint les ors, les rouges, les mauves et les roses du « salon oriental » de cette maison close où il aimait à se déguiser en femme, en samouraï, en Pierrot pour la plus grande joie des filles et la sienne sous laquelle il cachait sa tristesse. Quand il se réveillait, il partageait la vie des filles. « Pas rigolote, l’existence des fillasses. Les pauvres bougresses triment dur sur le trottoir et sur le plumard, exposées aux mufleries des michés, aux torgnoles des mecs, aux saloperies des roussins et à des kyrielles de bobos. Toulouse-Lautrec en a peinturluré une flopée, et ça a bougrement du caractère », écrivit Félix Fénéon dans le journal anarchiste, Le Père Peinard. Pour Edmond de Goncourt, tout cela n’était qu’ « un homoncule ridicule, dont la déformation caricaturale semble se refléter dans chacun de ses dessins ». Pauvre Lautrec, ses contemporains n’apprécièrent guère son œuvre. Renoir, qui préférait les scènes de maisons closes de Degas à celles de Lautrec, disait : « Ils ont fait tous les deux des femmes de bordel, mais il y a un monde qui les sépare. Lautrec a fait une femme de bordel ; chez Degas, c’est toutes les femmes de bordel réunies en une seule. Et puis celles de Lautrec sont vicieuses ; celles de Degas, jamais ». Vicieuses, ces pauvres créatures ? Même pas. Il montre leur vie de tous les jours dans cette « belle époque » qui ne l’était que pour les riches. Il les représentait au réfectoire, au bain, se maquillant, jouant aux cartes en attendant le client, au dortoir où elles dormaient à deux dans un lit lorsqu’un client ne les avait pas retenues pour un « couché ». Il se sentait proche de ces femmes exploitées par la mère maquerelle et leur homme, surveillées par la police. Auprès d’elles, qui l’appelaient « Monsieur le Comte », il tentait d’oublier sa laideur, recevait leurs confidences, leur prodiguait des conseils. « Il a peint toutes ces femmes, en cherchant naturellement le côté plastique d’abord, leur forme, leur couleur, mais en y ajoutant leur individualité, leur âme... Voyez ces regards inquiets, ces bouches amères, ces gestes las... Les filles de Lautrec font le trottoir, le pire, celui de Rochechouart et des promenoirs enfumés, mais il a su découvrir dans leur misère cette tendresse, poignante et humaine, qui témoigne de son génie autant que de son cœur », a remarqué Jean-Gabriel Domergue. Du cœur, ça, il en avait, mais ça ne lui servait pas à grand’chose : il payait quand il se glissait dans leur lit.

Du temps de Toulouse-Lautrec, le goût des peintres pour les prostituées, leur fréquentation, n’était pas une exception. Sans doute subissaient-ils l’influence des écrivains tels Zola, Maupassant, les frères Goncourt ou Huymans, sans compter celle des poètes, comme Baudelaire, qui, avant eux, avaient chanté et magnifié les filles de joie. Lautrec les montre avec lucidité, souvent abruties par leur triste métier, mais jamais avec mépris ou condescendance. Il a sur elles un regard de camarade qui ne juge pas. Rien de trivial, de vulgaire dans l’œuvre de Lautrec, mais une transparence, une humanité une lucidité tendre, mais aussi un humour féroce et raffiné, un œil cruel qui lui fait saisir au vol les outrances de son temps. Ce temps qui ne reconnut pas le peintre de génie qu’il était. 
Régine DEFORGES, 5 mars 2003  

TOULOUSE-LAUTREC
spectateur, acteur et auditeur 
du Paris fin-de-siècle
   
Nous avons tous en mémoire la célèbre affiche de Lautrec, – mettant en scène la Goulue et son partenaire, Valentin le Désossé –, destinée à signaler au public amateur la réouverture du Moulin-Rouge. Nous avons également gardé en mémoire au moins une des images d’Aristide Bruant, de face, de trois-quart, ou de dos, destinées à signaler à ce même public les déplacements du chansonnier montmartrois à travers les hauts lieux de divertissement de la capitale, des Ambassadeurs à l’Eldorado.  Mais regardons maintenant avec plus d’attention ses scènes de parades ou “redoutes”, – au Moulin-Rouge, au Casino de Paris –, de bals masqués – à l’Opéra ou à l’Élysée Montmartre, ou encore au Casino de Paris –, ses scènes de danses – au Moulin-Rouge, au Mirliton ou au Moulin de la Galette. Nous avons la lumière, la couleur, l’atmosphère, il n’y manque plus que le son, comme dans le cinéma muet, qui n’a d’ailleurs jamais été tout à fait muet.  Voilà ce qui a déclenché notre propre recherche, pour nous faire découvrir ce que nous pressentions : un Lautrec qui n’avait pas seulement l’œil du peintre, mais aussi une oreille, un Lautrec qui, se glissant entre les tables ou se faufilant dans les promenoirs, au milieu d’une foule bigarrée, se grisait autant d’absinthe que du vacarme de ces chahuts, cancans et quadrilles, et répétait ensuite inlassablement les derniers airs qu’il avait entendus. Qu’il s’agisse d’ailleurs des morceaux de bravoure de l’opéra, tendance bouffe, tirés du répertoire Offenbach, ou de simples scies entendues dans les cafés-concerts, ou plus prosaïquement encore dans la rue. 

Désiré Dihau, un “cousin”...  
Pour préserver son image d’aristocrate – qu’il savait, lui, ne pas être, et même s’il aimait à se faire saluer d’un “Monsieur le Comte” dans les bars ou les maisons les moins bien famées –, on s’est accroché dans les milieux de l’Art à ne vouloir retenir de préférence que ses hautes fréquentations musicales. Pour être maintenant précis, ses relations privilégiées avec un certain Désiré Dihau, que l’on dit son cousin (bien que né à Lille, et quelque quarante ans auparavant), qui était en tout cas son voisin de la rue Frochot. S’étant distingué avec un premier prix de basson au Conservatoire de Paris à l’âge de 24 ans, il s’était vu engagé à l’Opéra, sans négliger pour autant d’offrir ses services au Théâtre lyrique, aux Bouffes parisiens ou à l’Eldorado, et avait eu l’heur d’être peint par son également voisin et ami Edgar Degas (célèbre tableau exécuté en 1868, légué au Jeu de Paume, aujourd’hui au Musée d’Orsay).  Toulouse-Lautrec va effectivement réaliser pour lui une trentaine de couvertures de partitions dont Dihau fut le compositeur, à commencer par “Pour toi!...” qui lui est spécifiquement dédié. Numéro 2 du recueil des Vieilles histoires (“poésies de Jean Goudezki mises en musique par Désiré Dihau”), édité chez Georges Ondet en 1893, Lautrec y reprend d’ailleurs l’instrumentiste dans l’exacte même position que celle qu’avait retenue Degas. Suit un deuxième recueil, Mélodies de Désiré Dihau (sur des poésies, cette fois, de Jean Richepin), pour lequel Lautrec, à la demande de l’éditeur Joubert, exécute 14 lithographies, précisons, nouvelles : ces mélodies avaient en effet déjà fait l’objet d’une édition en 1886, chez L. Bathlot et Héraud, majoritairement illustrée par Faria. Ne pouvant ici toutes les citer, nous signalerons seulement une illustration assez poignante pour “Le Fou” (souvenir de son amitié avec Vincent Van Gogh ?), et plutôt coquine pour “Les vieux papillons”., chanson créée par la célèbre Anna Judic (chanteuse d’Offenbach et de Hervé, pour qui Dihau a ensuite composé un recueil entier de chansons).  Il reste une dizaine de chansons, plus ou moins bien repérées, qui vont du “Petit trottin” en 1893 (paroles d’Achille Mélandri - auteur par ailleurs avec lui déjà de “On demande un anarchiste”...) au “Marchand de marrons” en 1900 (paroles de Jules Jouy), en passant par “Colombine à Pierrot”, créée par Yvette Guilbert, une “gaudriolette” de Georges Herbert (“Pourquoi je t’aime ?”) et une incroyable “Zamboula polka”. Mais on en oublie que ledit Désiré Dihau n’était pas exactement un compositeur du dimanche, ni un simple musicien de salon, puisqu’on compte au moins 260 chansons à son actif, de 1858 à l’année de sa mort, en 1909, et qu’avec George Auriol, Victor Meusy, Hector Sombre, Eugène Lemercier, Numa Blès, Gabriel Montoya, il a fait les hautes et chaudes heures des cabarets de Montmartre de la “Belle époque”. 

Aristide Bruant au Mirliton et Yvette Guilbert en pleine ascension  
Pour avoir réalisé d’incontournables affiches à la gloire d’Aristide Bruant, ou projeté d’en réaliser à la gloire d’Yvette Guilbert, avec moins de succès (la chanteuse, soucieuse de son ego, n’étant pas satisfaite des “rendus”...), on retient tout de même ensuite la dizaine d’illustrations qu’il a livrées pour chacun des deux.  Client de Bruant dès son installation au “Mirliton”, dans les anciens locaux du “Chat noir”, au 84, boulevard Rochechouart, il couvre rapidement les murs du cabaret d’huiles sur toile ou sur carton illustrant les “tubes” de son répertoire, et livre aux mêmes fins quelques dessins pour sa revue Le Mirliton, – sous le pseudonyme de “Treclau”, pour ne pas soulever l’ire de son père. Sont ainsi mises “à la une” “À Batignolles”, “À Grenelle”, “À la Bastille” (1ère version), “À Ménilmontant”, “À Montrouge” (où il prend comme modèle la superbe Carmen Gaudin). Seule “À Saint-Lazare” fera l’objet d’une partition proprement dite, Bruant préférant manifestement pour l’exploitation commerciale de ses chansons le crayon de Steinlen. En apothéose, le fameux “Quadrille (et refrain) de la chaise Louis XIII” (du nom de la chaise abandonnée par l’ancien propriétaire des lieux, Rodolphe Salis), où Lautrec s’est employé à représenter tous les fidèles de l’établissement.  Avec Yvette Guilbert, ses relations seront pour le moins ambiguës. Si la “disette” refuse les affiches qu’il lui propose (on connaît sa réponse horrifiée : “Pour l’amour du ciel, ne me faites pas si atrocement laide !... Quantité de personnes venues chez moi poussaient des cris de sauvages !”), elle va néanmoins consentir à ce qu’il lui consacre deux albums. Le premier, dit “Suite française”, réalisé en 1894, – collectivement, précisera-t-il, avec Gustave Geffroy pour le texte, l’éditeur André Marty et Yvette Guilbert elle-même –, ne renvoie, sur dix-sept dessins, qu’à une seule chanson : “Miss Valérie”, parodie d’une chanson de nurse anglaise, et constitue plutôt un catalogue de ses gestes. Le deuxième, dit “Suite anglaise”, réalisé pour l’éditeur anglais W.H.B. Sands en 1898, vise, lui, à être un catalogue d’expressions, saisies manifestement en direct au cours de ses interprétations, mais qui illustrent bien les principaux titres de son répertoire du moment : “La Glu” (paroles de Jean Richepin), “Pessima” (de Jacques Redelsberger), “À Ménilmontant” (de Bruant), une “Chanson ancienne” non identifiée, “La Soularde” (paroles de Jules Jouy), et une nouvelle parodie de chanson anglaise, “Linger longer, Loo” (tirée elle-même d’un opéra parodique de Sidney Jones – Don Juan –, et très librement adaptée par Henri Dreyfus, futur Fursy).  Et Lautrec réalisera bien - commande d’Yvette ou de l’éditeur Paul Dupont ? – au moins trois couvertures de partitions, pour trois  monologues écrits par Maurice Donnay pour “Le Chat noir”, mais créés de fait par Yvette Guilbert et publiés en 1894. Il s’agit des “Vieux messieurs”, d’ “Adolphe ou le jeune homme triste” (“Il était laid et maigrelet...”), et surtout du superbe “Éros vanné”, tant par le texte, qui fit naturellement scandale, que par la couverture, en couleurs (où Lautrec se représente lui-même en adolescent emplâtré - “Je ne suis pas ce Dieu vainqueur...”). 

Jane Avril, Eugénie Buffet, Jules Jouy et quelques autres  
Même si les partitions illustrées par Lautrec sont aujourd’hui devenues la proie des collectionneurs, était-il si difficile de retrouver ses autres contributions au domaine de la chanson ?  La couverture donnée en 1894 à l’éditeur Auguste Bosc pour le répertoire anglais de Jane Avril est sans aucun doute une curiosité, même si Lautrec s’est contenté de lui livrer le dessin qu’il avait en fait réalisé pour l’album Le Café-Concert (n° 16 - avec un texte de Georges Montorgueil, éditions de L’Estampe originale, 1893), et nous aimerions pouvoir entendre un jour cette “Mélinite dance dance”, cinquième du répertoire. Mais du et chez le même Bosc, qui était aussi compositeur, on ne peut rater “La Goulue”, où Lautrec croque à nouveau le duo qui faisait le succès du Moulin-Rouge.  On ne saurait davantage oublier les hommages directs ou indirects qu’il a rendus à Eugénie Buffet, et même si celle-ci s’en souvient à peine dans ses mémoires. Très direct avec les deux chansons réalistes : “L’Entôleuse” et “Pauvre Pierreuse !” (toutes deux éditées chez Georges Ondet en 1893), où elle est représentée en compagnie de son cousin, le Dr Gabriel Tapié de Celeyran ; moins direct effectivement pour “La Sérénade du pavé” (“Si je chante sous ta fenêtre...”) qu’Eugénie Buffet chantait dans les rues, et que Lautrec met, pour Le Rire en 1896, dans la bouche de l’auguste Chocolat (et dans le bar américain de la rue Royale !).  Il faut enfin relever le soutien qu’il apporta à un auteur-interprète récemment ressuscité de l’Histoire grâce à une précieuse biographie de Patrick Biau, Jules Jouy, auteur notamment des paroles de “La Soularde” entrée dans le répertoire Guilbert, et pour qui il réalisa la couverture de “La Terreur de Grenelle” (Georges Ondet, éditeur, 1894). Alors que Jouy était, disons, dans la débine, Lautrec participera à la matinée de soutien organisée en sa faveur au Théâtre de la Gaîté, en mai 1896, livrant un dessin pour le programme.  Dernières curiosités. Derrière le beau portrait de la chanteuse anglaise May Belfort “et son chat”, réalisé en 1895, se cache manifestement une chanson à double sens, qui se révèle bien être un des classiques du caf’conc’ anglais. Il s’agit d’une chanson lancée par Joseph Tabrar en 1892, intitulée en fait “Dady wouldn’t buy me a bow-wow”, mais dont on ne donnait jamais que les vers du refrain : “I’ve got a little cat / and I’m very fond of that...”... On peut également supposer que le “répertoire Edmée Lescot” qu’aurait illustré Lautrec pour Georges Ondet, mais dont nous n’avons pas à ce jour retrouvé trace, devait comporter une chanson à non moins double sens, la célèbre “Lingaling”...   Bref, Lautrec, plus qu’un simple “témoin de son temps” selon la for­mule consacrée, fut un spectateur, acteur et auditeur éclairé. Et il nous importait de pouvoir aujourd’hui couvrir d’une toile sonore ses tableaux déjà si parlants. 
Jean-Paul MOREL
mars 2003 
© 2003 FRÉMEAUX & ASSOCIÉS  
Jean-Paul Morel est commissaire de l’exposition Toulouse-Lautrec Spectateur acteur du Paris fin de siècle présenté au 17e salon international du livre de Lausanne en mai 2003.

CD TOULOUSE LAUTREC (1864-1901) © Frémeaux & Associés (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, albums, rééditions, anthologies ou intégrales sont disponibles sous forme de CD et par téléchargement.)

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