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DOSTOÏEVSKI
LE JOUEUR
  

Texte intégral lu par JACQUES BONNAFFÉ 

En accord avec ÉDITIONS THÉLÈME
Direction Adeline DEFAY
 




« Mais savez-vous bien que je n’ai pas d’argent, ai-je répondu calmement, il faut en avoir pour perdre au jeu.»
 Dostoïevski, Le Joueur   

Fédor Dostoïevski (1821-1881), le Joueur ou De l’usage des passions 
La vie de Fédor Dostoïevski semble toute entière dominée par les passions. Passions qui donnent un tour tragique à son sort. Passion pour les idées, passion pour l’amour, et passion encore, rage même, pour le jeu, les jeux de hasard et d’argent.  Pourtant le Docteur Dostoïevski, son père, avait tout essayé pour régler au mieux la vie du jeune Fédor ainsi que celle de son frère aîné Michel. Pour asseoir sa fortune, il avait acquis deux villages - Darovie et Tchermachnia - et songé pour ses fils aux meilleures pensions qui conduisent à la préparation de l’École Supérieure des Ingénieurs Militaires. Mais au cœur de ce confort apparent se glisse l’ombre de l’incertitude, celle de la maladie de Madame Dostoïevski atteinte de tuberculose. Puis l’ombre de la mort. Mme Dostoïevski meurt en 1837 et, en 1839, le docteur est assassiné par des serfs trop maltraités. Grandeur et misère, abandon, frustration s’installent dans le cœur et dans l’esprit du jeune Fédor.  Sans se décourager cependant Dostoïevski poursuit ses études (alors que son frère avait échoué). En 1842, il passe avec succès les examens de sortie de l’École et trouve un emploi de dessinateur à la Direction du Génie de Saint-Petersbourg. Le voilà, semble-t-il, en bonne place.  Mais c’est compter sans l’écriture. Il s’y plonge véritablement avec une traduction en russe d’Eugènie Grandet de Balzac, qui venait d’effectuer un séjour à Saint-Petersbourg (1843). C’est non seulement une traduction, mais c’est aussi un hommage au romancier français, un témoignage d’admiration. C’est une passion aussi, celle d’écrire, qui se noue. Mais c’est une passion qui le laisse toujours insatisfait. Il ne peut vraiment transcrire ce qu’il porte en lui. Il manque toujours quelque chose. Ce «quelque chose» qu’il poursuivra toujours… L’année suivante, Dostoïevski quitte l’armée et se consacre entièrement à l’écri­ture. Mais la vie qu’il mène est difficile… il se retrouve vite criblé de dettes. Entre 1844 et 1848, ce ne sont pas moins de six œuvres qui naissent pourtant. Travail éreintant qui le laisse presque exsangue, l’épuise. En 1848, il ressent les premières attaques de l’épilepsie.  Sa situation difficile le conduit à de nouvelles réflexions, d’essence sociales. Il s’enflamme. C’est une nouvelle passion qui ne va pas tarder à le dominer. Il est révolté contre l’enfermement consenti de l’homme dans des prisons idéologiques - gouvernées par l’attrait du lucre - qu’il se construit lui même et qu’il se croit libre d’accepter ou de refuser. Il est révolté de l’attente sempiternelle dans laquelle les hommes s’enferment pour vivre. Attente d’une promotion sociale, d’une entrevue arrangeante, attente d’être remarqué, attente d’un héritage. Toutes attentes contre lesquelles il clamera encore son mépris dans le Joueur... Mais pour l’heure, il  s’engage dans une voie nouvelle, une voie de révolte qu’il rencontre vers 1847-48 dans le cercle des Jeunes Libéraux de Pétrachevski. Il s’enflamme pour la pensée fouriériste, pour les écrits de Georges Sand, se rapproche des mouvements so­cialistes. Il prône la liberté de l’homme, face à son destin, face à ses engagements… Mais le 23 avril 1849, l’arrestation de trente-six membres du groupe plonge son exaltation dans une amère douleur, une nouvelle chute. Car il fait partie des  trente-six arrêtés. Il est conduit en prison et condamné à mort. Le 22 décembre, après un macabre simulacre d’exécution, on lui apprend que sa peine est commuée à dix ans de travaux forcés en Sibérie : une mort lente à la forteresse d’Omsk. 

Puis cette peine est réduite à cinq années au bout desquelles il est incorporé comme simple soldat dans un régiment sibérien. C’est alors qu’une nouvelle passion entre dans sa vie. Celle pour Marie Dmitrievna Issaieva, femme d’un instituteur. Par amour pour elle, il ressuscitera, se remettra à écrire et entreprendra le douloureux récit des Souvenirs de la Maison des Morts de laquelle il revient. En 1856, Marie Dmitrievna est veuve. Il peut enfin espérer en l’amour. Ils se fiancent, leur liaison est orageuse, mais il l’épouse le 6 février 1857. Il trouve la force d’entreprendre de longues démarches afin de quitter l’armée. Le 2 juillet 1859, il est enfin radié! Dès la fin de cette même année le couple Dostoïevski retrouve Saint-Petersbourg.   En 1861, Fédor et Michel Dostoïevski fondent la revue Vremia [le Temps]. Humiliés et Offensés commence à y être publié en feuilletons. Mais c’est 1862 qui consacre véritablement la renommée de Dostoïevski avec la publication de Souvenirs de la Maison des Morts dans Le Monde Russe. Dostoïevski peut alors entreprendre des grands voyages en Europe de l’Ouest. Berlin, Dresde, Paris, Londres, Genève, Lucerne, Turin, Florence, Venise, Vienne. Avec frénésie il parcourt tous ces pays durant deux mois. Comme nombre de ses contemporains, ils souhaite comparer «l’homme russe à l’homme occidental». Il en conçoit un grand mépris pour les enjeux du capitalisme occidental qu’il entrevoit dès son arrivée à Londres ou Paris comme en un cauchemar. Il conçoit une vive horreur pour tous ceux qui vivent sous son joug, et particulièrement pour les petits bourgeois nantis et accrochés à leurs maigres privilèges, pouvoirs et certitudes. Il est persuadé que cette conception d’une société régie par de telles règles ne conviendra jamais à l’esprit russe. Toutefois au cœur de ce monde qu’il méprise, il rencontre une passion nouvelle : celle des jeux de hasard et d’argent et le fabuleux mirage qu’elle entretient, faire fortune en un instant, changer le cours de sa vie sans rien devoir à personne, sans rien attendre de situations sociales ou d’enjeux économique. Une sorte de liberté brutale, irrationnelle et violente. Mais entrevoit-il aussi le revers de cette passion? La perte. Cette dernière le mine, le brise, lui fait encourir mille morts et mille résurrections, mille humiliations, peut-être souveraines à son génie, mais fatales à son repos. 

Puis au milieu de cette tourmente, il rencontre encore Pauline Souslova, une révoltée comme lui, une femme libre aussi. Son cœur s’enflamme au même instant. Mais c’est aussi une passion dévastatrice, qui l’éloigne de son épouse, qui le plonge dans les affres de la jalousie, du ressentir, du remords aussi pour celle qu’il délaisse. Pauline est volage, elle le trompe. Pour la reconquérir, il place tout son espoir dans le mirage de l’argent. Il se précipite à la poursuite de sa belle maîtresse et dans le même temps se jette avec frénésie dans les salles de jeu et sa hâte s’évanouit devant ce démon qui le torture doublement. Il ne peut apaiser sa rage d’amant bafoué, et ne peut se défaire des sensations violentes que procurent les jeux de hasard... Pauline le retrouve, non pour l’aimer encore, mais pour assouvir une vengeance contre son amant espagnol, Salvador, infidèle et méprisant. Mais Dostoïevski continue sa folle course. Il se ruine. Au milieu de ces décombres où il et n’est plus aimé de sa maîtresse, il perd sa femme. C’est un homme aux abois. Au chevet de Marie Dmitrievna mourante il commence Mémoires écrits dans un Sous-Sol. Là encore, il proclame ses convictions  pour la liberté totale de l’homme face à tous les systèmes de référence introduits dans la vie, il rejette surtout le rationalisme et le matérialisme, pied de nez désespéré à sa propre situation? Il vit d’expédients, roule de dette en dette, perd, joue, croit à sa bonne étoile, rejoue... et chute. Comme au jeu, il s’use à soutenir la parution du journal l’Époque, qui avait pris la suite du journal Vremia [Le Temps] fondé avec son frère et qui avait été interdit à la suite de la parution d’un article de Strakhov, trop ouvertement favorable aux Polonais alors en lutte contre les Russes. Peine perdue, le journal n’a plus de lecteurs, et cesse de paraître en 1865. Dostoïevski semble abonné aux causes perdues, semble même en tirer une sorte de «délectation morose»... A bout d’expédients, au bord d’être emprisonné pour dettes, il signe au cours de l’été de cette même année un contrat qui le livre pieds et poings liés à l’éditeur Stellovski. Il lui vend pour trois mille rouble l’ensemble de ses œuvres, et s’engage à lui fournir un nouveau roman avant le 1er novembre 1866. Faute de quoi ce dernier disposera librement de tous ses écrits sans lui verser le moindre sou ! Les trois mille roubles servent à éteindre les dettes les plus criantes. Et le reste - maigre reste de cent soixante quinze roubles - lui permet de filer en Allemagne, à Wiesbaben. Là, devant les tables de jeu, la roulette, il espère «se refaire»… Las, il perd encore et plus, à tel point qu’il est obligé d’emprunter quelqu’argent à Tourgueniev. Cette situation de quémandeur, humiliante pour l’un et gênante pour l’autre, trouble définitivement leurs relations. Il emprunte même à Pauline Souslova… qui revenue quelque temps à ses côtes le méprise plus encore. D’ailleurs ne lui fera-t-il pas dire, dans Le Joueur : «Je vous hais justement parce que je vous ai permis tant de choses, et je vous hais encore plus parce que vous m’êtes si nécessaire.» Il semble que tout est dit... Alors il ne paie plus sa note d’hôtel, et par mille vexations on lui fait comprendre qu’il est indésirable. Du fond de ce gouffre lui vient l’idée d’un nouveau roman qu’il lui faut écrire vite, pour le vendre et  en tirer de l’argent pour jouer. Il le propose partout, mais on n’en veut guère. Enfin Kathov, rédacteur du Messenger russe, accepte pour la somme dérisoire de trois cents roubles d’éditer ce qui sera «Crime et Châtiment». Enfin, il rentre à Saint-Pétersbourg et retrouve Pauline Souslova, renoue, la demande en mariage, mais elle refuse. Ce sera la fin de leurs relations, amoureuses et ombrageuses. 

Et de nouveau Dostoïevski retrouve ses malheurs coutumiers. Il manque d’argent, doit vendre ses livres, sa pelisse même. Il doit écrire aussi «Crime et Châtiment» qui parait en feuilletons, il doit surtout trouver le temps de commencer un nouveau roman, celui promis à Stellovski! Mais vient octobre, et pas une ligne n’est prête. Tout au plus a-t-il songé au titre «Roulettenbourg»… L’allusion est transparente, ce sera l’enfer du jeu. Des amis lui conseillent d’engager une sténographe, afin d’aller plus vite. C’est alors que le 3 octobre il rencontre Anna Grigorievna Snitkine. Du 4 au 29 octobre, il lui dicte son œuvre «Le Joueur». Les 30 et 31 octobre la jeune fille le met au net. Le 1er novembre il se précipite pour le donner à Stellovski… Mais celui-ci est absent. C’est finalement un officier de Police qui recevra le pli contenant le roman, et apposera sur l’enveloppe un cachet faisant foi de la date et des raisons du dépôt. Le voila délivré des conditions draconiennes du contrat! Durant cette collaboration intense, Dostoïevski ressent un doux penchant pour la jeune sténographe. Mais il n’ose. Toutefois il la revoit et lui dicte la suite de «Crime et Châtiment» puis, le 8 novembre 1866, se déclare enfin. Lorsqu’il demande sa main à Anna Grigorievna Snitkine qui deviendra sa deuxième épouse, il se décrit lui-même non sans réalisme. «un artiste dont la vie a été tragique, qui a déjà perdu une femme aimée, atteint d’une maladie incurable [il est épileptique] vieilli avant l’âge, d’un caractère sombre et soupçonneux. Il a peut-être du talent, mais c’est un malchanceux qui n’a jamais réussi à incarner ses idées dans la forme qu’il aurait souhaitée et que cette pensée torture constamment…» La jeune femme, âgée de vingt ans, profondément amoureuse de l’homme sans doute autant que de l’artiste, est prête à partager avec lui misères et souffrances, mais elle ne s’engage pas légèrement, comme aveuglée par un amour «fatal». Anna Grigorievna reconnaît et admet les limites mêmes de celui à qui elle va unir son destin. Dostoïevski «a l’air effroyablement malheureux», écrit-elle. S’il est toujours très propre et soigné, son linge se ressent de sa gêne. On voit la trame, les teintes du tissu sont fanées. L’écrivain a alors quarante cinq ans, mais paraît beaucoup plus. Son visage est «pâle et maladif», mais dès qu’il parle, il s’anime singulièrement et paraît dix années plus jeune. Et puis, il y a encore son regard, ses yeux singuliers et dérangeants : «l’un marron et l’autre dont la prunelle était dilatée au point qu’on ne remarquait pas l’iris. Cette asymétrie donnait à son regard quelque chose d’énigmatique.»
 
Mais ce bonheur immense ne l’apaise pas. Il retourne à la frénétique passion du jeu qui le possédera jusqu’en 1871, passion infernale qui lui fera plus lourdement encore sentir la chute, qui le fera déchoir même, sombrer dans la misère, où toujours il trouvera la secourable Anna Grigorievna… «Le Joueur» en aucun cas ne lui a servi d’exutoire. Il continue de s’humilier, se regarde, s’étudie lui même dans cette chute que sa morale ré­prouve, à la longue. Le jeu devient un plaisir honteux inavouable, une sorte de part animale. Mais il reste lucide : «Dans un discours emphatique, bourré de parenthèses, où il [le général] a fini par s’embrouiller complètement, il m’a donné à entendre que je devais promener les enfants dans le parc à bonne distance du casino. Pour finir, il s’est fâché et m’a dit d’un ton brusque : – Sinon, vous les emmèneriez peut-être à la roulette. Excusez-moi, a-t-il ajouté, mais je sais que vous n’avez pas encore beaucoup de plomb dans la cervelle et que vous pourriez vous laisser attirer par le jeu. En tout cas, quoique je ne sois pas votre mentor et n’aie nullement l’intention d’assumer ce rôle, j’ai du moins le droit de désirer que vous ne me compromettiez point, si j’ose m’exprimer ainsi… « [Le Joueur] En attendant, il fait mille promesse de renoncement. La folie du jeu alterne avec le désir fou de se punir, d’implorer le pardon, jusqu’en 1871. Cette année là après la naissance de deux filles (l’aînée n’a pas vécu) vient un autre enfant, un fils qui porte le prénom de Fédor. En lui disparaît le sombre démon du jeu, comme par mimétisme, Fédor - le père - ressuscite un peu.  Après «L’Idiot» (1868), «L’Éternel Mari» (1869), et «Les Démons» (1871-72), viendront encore des nouvelles et surtout «Les Frères Karamazov», autre œuvre ma­jeure terminée en 1880. Lorsque Dostoïevski meurt l’année suivante, c’est une foule de près de trente mille admirateurs qui viendra rendre hommage à l’homme qui avait peut être connu une ultime passion : le calme, le bonheur?
Texte : J-Yves Patte
© Groupe Frémeaux Colombini SA 1999.

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