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VINCENT VAN GOGH
LETTRES À SON FRÈRE THÉO 

Texte intégral lu par Michaël Lonsdale
 
En accord avec Éditions Thélème et Éditions Gallimard
Direction Adéline Defay
 





Lettres de Vincent à son frère Théo
La vie de Vincent Van Gogh est une vie pour la lumière qui se jouerait dans l’ombre. C’est une vie d’acharné, de convaincu qui brûle tout pour la seule chose qui a ses yeux mérite qu’il se batte, qu’il souffre, qu’il pleure et qu’il perde tout.  L’ensemble des lettres de Vincent forme un témoignage unique sur le combat de cet homme entier et insoumis, qui se livre sans détour. Au-delà de Van Gogh, c’est une incursion dans les affres de la création que connaissent souvent les artistes. Souvent, elles dépassent l’homme-artiste pour se fondre à l’homme-universel; c’est alors une aspiration à voir l’invisible, comprendre l’ineffable. 

Vincent Van Gogh (1853-1890)
Vincent Van Gogh est le deuxième enfant d’une famille qui en comptera sept, dont six survivants. Il est né le 30 mars 1853. Il est le deuxième, mais il est aussi le premier, car l’enfant, né un an avant lui, n’avait jamais vécu. En mé­moire de cet enfant, un garçon comme lui, il reçoit les mêmes prénoms : Vincent Wilhem. Cette double destinée le poursuivra et le hantera tout au long de sa vie. D’ailleurs en 1877, lors de l’anniversaire de ses vingt-quatre ans, ne va-t-il pas se recueillir dans le petit cimetière de Zundert sur une tombe où la dalle est gravée à son nom? C’est celle de ce frère né et mort le 30 mars 1852. Après ces deux Vincent, dans la famille Van Gogh, les naissances se succèdent. Anna Cornélia, en 1855, et Thédorus -Théo - le 1er mai 1857. Puis viennent encore Elizabeth-Huberta en 1859, Wilhelmina-Jacoba en 1862, et Cornélis, le dernier, né en 1867, qui, en second prénom, est aussi marqué du sceau de Vincent.?

Un contexte familial contrasté, mais attiré par les arts
Depuis le XVIIe siècle au moins, les Van Gogh sont des bourgeois ré­putés. Il y avait même eu parmi eux, au XVIIIe siècle, un tireur d’or, noble métier s’il en fut. Nombre des membres de cette considérable famille cultivent le goût des arts. Tant par plaisir que par métier. D’ailleurs certains n’hésitent pas à se lancer dans le commerce prospère d’estampes et de tableaux.?L’Oncle Cent - un autre Vincent Van Gogh aussi -, né en 1820, ne devient-il pas «Fournisseur des Cabinets de Leurs Majestés le Roi et la Reine»? Position considérable dont l’honneur rejaillit sur la famille entière.  Ceux des Van Gogh qui ne font pas commerce d’art sont pasteurs, comme le grand-père Vincent, orateur au talent recherché, et comme son fils Théodorus Van Gogh, le père du nouveau-né. Mais ce dernier, doué quant à lui de moins de faconde, est conduit vers des paroisses de moindre importance.  En 1851, Théodorus avait épousé Anna-Cornélia Carbentus, fille d’un des relieurs de la Cour. Mais si cette jeune femme avait rêvé d’une position sociale enviable, elle dut se contenter d’une vie moins brillante. Nommé en 1849 dans un petit poste à la frontière belge, Théodorus ne peut lui offrir qu’une modeste position : il ne pèse guère que sur une centaine d’âmes, celles de Groot Zundert. Toute la famille Van Gogh habite le presbytère contigu à la fois à l’église et au cimetière. Le reste, c’est la campagne. 

La passion de la nature
Enfant sage mais taciturne, le jeune Vincent passe des heures entières à errer dans la campagne qu’il découvre et étudie à sa guise. Il note bientôt ses impressions sur des feuilles : ce sont de petits dessins. Ils sont certes bien faits, mais ne laissent rien deviner du peintre à venir. Les plus beaux d’entre eux sont gardés, d’autres servent de présents, comme ces cabanes dans la campagne offertes pour l’anniversaire de son père le 8 février 1864... le jeune artiste avait onze ans!  De même qu’il est sauvage et taciturne dans ses loisirs, de même est-il solitaire à l’école où il n’est pas un brillant sujet. Mais soucieux de le pousser un peu, cette même année 1864, son père le confie à Jean Provily qui tient une pension à Zevenbergen. Il doit alors se séparer des siens, mais surtout de son jeune frère Théo qui, dès qu’il a été capable de vagabonder, fut le compagnon des errances de Vincent dans la campagne, le complice qui devint vite l’ami et le confident. Cette séparation durera quatre années entrecoupées par des séjours à la maison lors des vacances. Sans ferveur, là bas, il apprend des rudiments de français, d’anglais et d’allemand, puis est envoyé à l’Institut Hannik de Tilburg. On espère qu’il fera mieux… Mais en 1868, la situation financière des parents Van Gogh est critique. On doit retirer Vincent de l’institution. Ses études s’arrêtent ici.  

L’employé modèle
En juillet 1869, Vincent est placé comme vendeur dans la Maison Goupil à La Haye. C’est l’Oncle Cent qui lui a trouvé cette place. En effet, malade, il venait de se retirer des affaires et avait vendu son négoce d’estampes à la Maison Goupil, de Paris, qui recherchait une succursale en Hollande. L’oncle y concervait cependant quelque influence. Le jeune adolescent devient un employé modèle. Il découvre la ville, fréquente les musées, mais surtout forme son goût au contact des nombreuses œuvres - ou leurs reproductions - qu’il manipule chaque jour. Il lit beaucoup aussi, de tout un peu.?Bientôt il est envoyé à Bruxelles où sa place est plus importante.  En 1872, il part retrouver les siens pour quelques jours. Non plus à Groot Zundert, mais à Helvoirt où depuis 1871 son père est nommé... sans guère de «promotion» quant à lui. Là il retrouve Théo. Il a quinze ans mais est singulièrement mature. Vincent décide de l’emmener à la Haye quelques jours avec lui. Lorsqu’ils se séparent, ils commencent à s’écrire. 

C’est le commencement d’une correspondance qui durera dix sept années et ne sera interrompue que quelques mois. 
En janvier 1873, c’est au tour de Théo de travailler. Une nouvelle fois on ne peut lui payer de meilleures études… De nouveau l’Oncle Cent intervient. Théo ira travailler chez Goupil à Bruxelles.  En mai 1873, Vincent part pour Londres. Il s’y installe peut-être moins confortablement qu’il ne l’aurait souhaité, et découvre la peinture an­glaise.?Constable, Turner, Gainsborough, Reynolds et les lumières de la Tamise... Il découvre aussi l’amour sous les traits de la jeune Ursula Loyer, la fille de sa logeuse. Mais, hélas!, cette attirance n’est pas réciproque. De cette désillusion jaillira une douleur qui, malgré quelques jours de vacances chez ses parents, lui laisseront une langueur se muant peu à peu en une dépression qui le suit jusqu’en 1875 au moins.? Pendant son séjour à Helvoirt, Vincent se met à dessiner avec ardeur. Ce n’est plus un aimable passe temps, c’est une nécessité. Déjà à Londres il dessinait lors de ses flâneries et reprenait sans cesse ses études sur le motif. Chez ses parents, cette vocation devient une planche de salut, mais en même temps une source de torture. Il n’est jamais pleinement satisfait de ses esquisses. Peu à peu, il renonce.? 

L’expérience du mysticisme
Au printemps?de 1875, la maison Goupil lui propose de se rendre à Paris, à la maison mère. Mais il ne peut rester en place. Soudain l’employé modèle devient un employé en qui on ne peut placer toute sa confiance. C’est qu’avec son échec amoureux, Vincent ne supporte plus sa vie. Elle lui semble inutile, vaine. Frappé par une lecture de Renan, il ne songe qu’à «mourir à [lui] même» afin d’agir, renaître en homme responsable de son destin, «dépasser la vulgarité».?Il veut se réformer. Il devient instable. Il ne fréquente que les sermons et les expositions de peinture, les galeries, les musées. Mais la peinture ne parvient pas encore à l’emporter sur son mysticisme tourmenté. Il va y guetter les signes de Dieu, et ne songe pas à peindre lui-même. Il cherche... Il part pour Londres brusquement, espère retrouver Ursula, mais ne la voit pas. Il revient à Paris, mais repart aussitôt pour la Hollande. Son père inquiet se rend compte des changements de la destinée de son fils. A Paris la maison Goupil ne compte déjà plus sur lui. On le remplace et le 1er avril 1876, il est démission­naire.?Que faire? Se rapprocher de la Parole divine, qu’il lit, copie, et médite sans relâche, mais vivre aussi, tant bien que mal.?En avril 1876, il trouve une place de répétiteur de français dans une école de Ramsgate, en Angleterre.?Là se forme sa conviction : il sera maître d’école, ou pasteur, ou missionnaire. En attendant, il fréquente les faubourgs ouvriers de Londres et prêche la bonne parole.?Il se rapproche du Révérend Jones qui tient une école à Holme Court. Un lien d’estime s’établit entre les deux hommes. Le Révérend décharge Vincent de quelques cours afin que celui-ci puisse aller visiter les gens de la paroisse. Puis le 4 novembre 1876, il prononce son premier sermon.?Il invite à rechercher la Lumière. C’est bien entendu de celle de l’Évangile dont il parle alors... Lorsqu’il retourne chez ses parents, pour la Noël de 1876, ces derniers sont effarés par l’état de leur fils. Il est tantôt halluciné, tantôt abattu, il est une ombre au bord de l’épuisement. Ces derniers réussissent à lui faire abandonner toute idée de retour vers Londres et lui trouvent un emploi chez un marchand de grains et de farines. Enfin il parvient à obtenir qu’on le laisse poursuivre les études nécessaires pour devenir pasteur. C’est muni de cette certitude qu’il part pour Amsterdam. Mais les études sont ardues. Cependant au nom de la tradition familiale tous les Van Gogh aident matériellement le jeune postulant. Pour lui, ce ne sont que nuits de veille, labeur acharné, et mortifications qu’il s’impose afin de se punir de ne pouvoir devenir assez vite savant.?Mais, hélas, tous ses efforts restent vains. En octobre 1878, il est refusé à la faculté de Théologie. Qu’importe cet échec, il désire continuer dans cette voie. Ce sera l’École  d’Évangélisation de Bruxelles. Et la peinture? Elle est toujours là. Elle sert surtout de support à la méditation, «de nourriture à la vraie vie».?Et Rembrandt est au cœur de sa quête mystique.  Mais Bruxelles est loin, et les études sont encore trop coûteuses. Il ne peut s’y rendre. Il devra travailler la théologie chez ses parents et rendre régulièrement des visites au pasteur Pietersen à Mâlines, et se rendre encore chez le pasteur De Jonge à Bruxelles. Enfin il est admis au noviciat, mais se fait bientôt renvoyer. Ses emportements, son caractère révolté font de lui un sujet difficile. Qu’importe! Il part. Son désir d’évangéliser est le plus fort. Il veut aller porter la Bible dans le Borinage, pays pauvre s’il en est, pays rude de mineurs «qui passent près de la moitié de leur vie sous la terre».  Alerté, le Comité d’Évangélisation, qui ne peut laisser ainsi les choses se faire, lui donne pour six mois «une charge d’évangélisateur laïc»... Afin de convaincre ces hommes et ces femmes, vivant misérablement du travail de la mine, il se fait pauvre parmi les pauvres, s’impose des souffrances supérieures aux leurs.?Lorsque son père vient lui rendre visite, il trouve son fils dans un état presque effrayant. Il trouve aussi un fils qui, malgré toutes les privations, trouve encore la force de dessiner un peu. Mais les autorité évangéliques ne lui renouvellent pas cette mission. Il doit donc quitter le Borinage. Il s’installe alors à Cuesme, près de Mons afin de poursuivre l’évangélisation des pauvres. Sans soutien, sans argent. Son frère Théo essaye de le convaincre de renoncer. Ses recommandations restent sans effets sur cette nature butée.?Il est affamé, rejeté par tous... sauf par Théo.  

La peinture, enfin
Théo lui fait sentir la nécessité de travailler. Pourquoi Vincent ne serait-il pas lithographe? C’est un monde qu’il connaît bien... Mais Vincent fait la sourde oreille. Il garderont l’un et l’autre un silence de neuf mois... Neuf mois de vagabondages dans le Borinage pour Vincent, avec le peu d’argent que Théo lui fait parvenir discrètement, au nom de son père. Vincent, de plus en plus persuadé que la peinture peut être une voie qui ne le pousse pas à renoncer à sa Foi, cherche à rencontrer de grands maîtres. Il veut se tourner vers Jules Breton, mais n’ose frapper à sa porte. Et puis il y a Rembrandt qui le conforte dans sa nouvelle voie : «[qui] aimera Rembrandt, mais sérieusement, il saura bien qu’il y a un Dieu celui-là, il croira bien.» A la fin d’août 1880, une nouvelle conversion s’est opérée en Vincent : désormais la peinture est sa raison d’être et d’espérer. Il renoue avec l’exercice quotidien du dessin, renoue aussi avec son frère et ses lettres témoignent de son travail.? En octobre 1880, Vincent retourne à Bruxelles. Il va voir Schmidt, qui dirige la Maison Goupil dans cette ville.?Il voudrait que ce dernier lui prodigue des conseils. Schmidt doute que l’on puisse commencer une carrière artistique aussi tardivement, mais l’encourage vivement à suivre un apprentissage «classique» au sein de l’Académie. Mais Vincent ne croit pas en cette voie.?Il veut aller étudier auprès d’un autre peintre, comprendre intimement, et surtout rapidement, l’art du dessin. De plus il est persuadé que muni d’un bagage solide, il trouvera facilement un emploi. C’est de nouveau avec une entière conviction qu’il travaille auprès d’Anthon Van Rappard, élève des Beaux arts plus jeune de cinq années que lui, qui accepte de lui prodiguer ses conseils.?C’est Théo qui assure un maigre pécule à son frère, soixante francs par mois, dont cinquante partent dans la location d’une chambre en ville avec un petit déjeuner. Mais vite Van Rappard quitte Bruxelles. Van Gogh retourne chez ses parents, qui le reçoivent non sans lui faire la morale… mais le laissent agir à sa guise.?Alors il travaille et progresse. Encouragé, pour la première fois il se sent maître de lui. C’est au milieu de cette liesse qu’il rencontre une nouvelle foi l’impossible amour. Il veut aimer Kate - Kees Vos Stricker - fille d’un de ses oncles pasteur, mais cette dernière, et bientôt toute sa famille s’y opposent. Repoussé, il fuit, mais cette fois va quêter son refuge dans la peinture auprès d’Anton Mauve, peintre de renom et parent du coté de sa mère. Mauve l’initie à la couleur, au maniement de la palette, à la peinture à l’huile. Le «tour est joué» la vocation de la peinture n’est plus une aspiration, c’est une certitude. Un soir il rencontre une femme ivre, une misérable prostituée. Sien, qu’il baptise Christine : Clasina Maria Hoornick. Vingt mois durant elle sera sa compagne. Il projette même de l’épouser. Elle pose sans relâche pour lui. Elle a des enfants. Vincent en sa compagnie a l’illusion d’un foyer. Mais cette illusion de bonheur ne durera que vingt mois. Durant cette période il se brouille avec Mauve et est hospitalisé - sur décision d’un conseil de famille - alors qu’il est plus misérable que jamais et malade de blennorragie... Enfin durant l’hiver 1883, il quitte la Haye et retourne une dernière fois chez ses parents. Il travaille sans répit, se brouille avec son père, reçoit de maigres commandes. En mars 1885 son père meurt brusquement. En novembre Vincent quitte pour la dernière fois la Hollande. Il part pour Anvers, y reçoit la révélation de la peinture de Rubens, puis en mars 1886 arrive chez son frère Théo à Paris.  

Paris, Arles, la folie... Auvers-sur-Oise
Van Gogh restera deux années à Paris. Il fréquente les grands musées,  admire Millet, Delacroix, et court s’instruire auprès du peintre Cormon - que les critiques affublent du surnom de «peintre des demoiselles» - et le dé­laisse après quatre mois. Car pour lui le véritable enseignement est chez les impressionnistes qu’il découvre enfin.  Comme eux, il travaille en plein air. Il retrouve le plaisir de son enfance pour la nature et son enseignement spontané. C’est alors qu’il prend goût pour des couleurs plus généreuses, alors que ses premières toiles ne portaient que le reflet des teintes sombres et charbonneuses des intérieurs misérables.?Montmartre et ses chatoyances, le tournoiement des moulins, les fleurs qu’il arrange en natures mortes. «Le vrai dessin, c’est le modelé avec la couleur». A l’occasion d’expositions - particulièrement celle de la Maison Dorée - il contemple les travaux de la VIIIe Exposition des Impressionnistes et découvre Signac et surtout Seurat dont le pointillisme «scientifique» frappe Vincent.? Il se lie encore avec la Segatori, ancien modèle de Degas, rencontre Gauguin - de retour de Pont Aven - et trouve en lui un ami. En même temps qu’il contemple les estampes japonaises et leurs étranges couleurs, leurs fascinants cadrages, leurs expressions hardies. Il en couvre les murs du Tambourin, le petit restaurant de sa compagne.?Mais il se brouille bientôt avec elle.  Son caractère devient d’ailleurs vite violent. Il a découvert l’absinthe... A-t-elle gâté les choses? Il devient de plus en plus agressif et ses crises sont redoutables.?Il ne supporte plus rien de Paris, de la vie en général et veut fuir vers le sud, vers la lumière en qui il espère une nouvelle rédemption. En février 1886, il est à Arles.?La magie opère. Vincent retrouve la séré­nité et son génie.?Mais bien vite sa silhouette insolite, son air ombrageux, in­quiètent. Pourtant, «il se blague» de tout pour se rassurer de son bonheur, conjurer un mal sourd qui monte.?Il écrit beaucoup. A Théo bien sûr mais aussi aux amis et à Gauguin. Enfin ce dernier vient le rejoindre. Dans ses lettres, il lui avait longuement parlé de la couleur, des transparences. A eux deux, ils feront un pas en avant dans cette conquête.? Mais où tout devait les réunir, tout les sépare. Quelques mois après leurs retrouvailles et leur labeur acharné, leurs discussions et leurs découvertes, une violente dispute éclate. Vincent se rue sur Gauguin un rasoir ouvert à la main... mais ne le frappe pas.?C’est une crise de folie qui le terrasse. Durant la nuit, il se tranche le lobe de l’oreille et va en faire présent à une prostituée: «Gardez cet objet précieusement.»? Gauguin fuit Vincent qui, lui, est interné. Durant quinze jours il est en proie à d’inquiétantes crises puis se calme soudain et, dans l’intervalle, peint en toute quiétude. Libéré le 7 janvier 1889, il retourne chez lui... pour peindre encore.?Et il peint toute la famille de son seul ami, le postier Roulin qui va bientôt partir pour Marseille. Personne ne fait mine de le voir. On se détourne et ses amis s’en vont : la solitude se creuse autour de lui. En février il est victime d’hallucinations et de nouveau est interné quelques jours.?Les habitants du quartier de la maison jaune - ou il séjourne lorsqu’il n’est pas malade - demandent par pétition son déménagement.  C’est presque chassé qu’il part pour Saint-Rémy-de-Provence, à l’asile Saint-Paul de Mausole. Il consent à être «pensionnaire interné» : il n’a plus la force de vivre seul. La vie très régulière de l’hospice lui redonne la force de travailler, malgré quelques crises passagères. Il peint des iris, des fleurs, le jardin, l’architecture des lieux l’imprègne d’un sentiment mystique. Il bénéficie de deux chambres jointes, l’une pour dormir, l’autre pour travailler. Il ne veut plus sortir, panique à la vue des gens du village. Toutefois il est certain de pouvoir guérir en travaillant.? Entre temps son frère lui annonce son mariage, puis la naissance prochaine d’un enfant. Il veut que Vincent soit le parrain. Plus que jamais Vincent veut guérir en travaillant. Mais il prend le Midi en horreur. Il veut retourner vers le Nord.  Par l’entremise de Théo, deux toiles de Vincent sont présentées au salons des Indépendants : «Nuit étoilée» et «Les Iris». Un critique, Albert Aurier, les remarque en janvier 1890. Vincent se réjouit. Le mois de février voit sa première vente - la seule de son vivant! - «La Vigne Rouge». Un peu de joie revient.  Théo trouve un asile à Auvers-sur-Oise chez le docteur Gachet. Le 18 mai 1890, Vincent quitte Saint-Rémy, et passe quelques jours chez son frère à Paris, il embrasse le petit Vincent Wilhem - son homonyme - né le 31 janvier. Le 21 mai, il est déjà à Auvers, chez le docteur Gachet.?Il retrouve avec joie les lumières plus apaisées de l’Ile-de-France, et peint... Il entreprend le portrait du docteur. Il semble un peu plus calme, presque guéri. Il peint sans relâche la campagne, les champs, le docteur et sa fille Marguerite, ses aubergistes les Ravioux.?Mais le 27 juillet ces derniers s’inquiètent. Vincent  d’ordinaire si ponctuel au dîner est en retard. Pourtant on l’a vu regagner sa chambre.?On monte : il baigne dans son sang. Sentant venir une crise de folie, il a voulu mettre fin à ses jours. Il meurt deux jours plus tard après avoir revu son frère et bavardé un peu avec lui. Frappé de douleur, Théo meurt à son tour quelques mois plus tard, en janvier 1891.

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