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MARGUERITE DURAS 
LE RAVISSEMENT DE LOL V. STEIN


Lu par Fanny ARDANT 








Marguerite Duras  (1914-1996) 
Cochinchine, avril 1914. Dans la banlieue nord de Saïgon, après deux fils, Emile et Marie Donnadieu donnent le jour à Marguerite. Celle qui deviendra : Duras. Sept ans passent. Le père meurt, laissant sa femme en proie à de lourdes difficultés financières. Plus tard, Marguerite Duras racontera ce drame dans Un barrage contre le Pacifique (1950), L’Eden Cinéma (1977), L’Amant (1984). En attendant, vive, intelligente, précoce, elle emplit sa mémoire de ses découvertes, de ses peines et de ses plaisirs, des jeux partagés avec ses frères, de la détresse et de la dureté maternelles, mais aussi de la luxuriance des paysages, de l’incomparable beauté du ciel au-dessus du Siam. 1932. Elle a dix-huit ans. Elle rompt avec les démons et les merveilles de son enfance, sans les oublier jamais. Elle s’applique à suivre un chemin, somme toute, traditionnel pour cette fille d’enseignants. Des études de droit, un poste de fonctionnaire au Ministère des Colonies. En 1939, elle épouse Robert Antelme. La guerre éclate, qui endeuille la France. Avec l’appui de Raymond Queneau, Marguerite Duras publie un roman : Les Impudents (1941), récit d’une tragédie familiale, puis La Vie tranquille (1943), sur un sujet voisin. Qu’en est-il à ses yeux, de l’épreuve nationale ? de la juste révolte contre l’ennemi ? Elle y viendra. Ces années de larmes mûrissent en elle une double expérience. L’une n’est pas dissociable de l’autre. Expérience vécue d’une souffrance collective et personnelle, avec l’arrestation de Robert Antelme (1944), conduit à Dachau ainsi que sa sœur, Marie-Louise, qui, elle, n’en reviendra pas. Expérience plus intime encore, s’il se peut, d’une maternité qui s’achève dans la mort : en 1942, elle perd son fils nouveau-né et apprend le décès de son plus jeune frère. Etrange année 1942 qui lui fait rencontrer Dionys Mascolo, lecteur chez Gallimard, bientôt son amant, bientôt le plus fidèle ami de Robert Antelme à qui elle l’a présenté. La Douleur (1985) rapporte ces inextricables liens, l’attente angoissée de son mari sauvé des camps par François Mitterrand, Dionys Mascolo et Georges Beauchamp. Encore y apprend-on la terrifiante faiblesse de Robert Antelme, son lent retour vers la vie quotidienne et la présence attentive de Dionys Mascolo. Dès 1946, elle divorce. De Dionys Mascolo naît, en 1947, leur fils Jean. En 1944, elle est entrée dans la Résistance au service de la recherche des prisonniers et des déportés, s’est inscrite au Parti communiste dont elle sera exclue quelques temps après. Elle a su, vers 1945, l’horreur de la Shoah. Tardivement, comme bien d’autres. Mais le martyre du peuple juif ne cessera de la hanter. Elle l’évoquera dans des livres et dans des films à partir de 1979.

La guerre puis l’après-guerre font de l’appartement parisien où elle vit un lieu de débats et de projets auxquels participent de nombreux intellectuels engagés. Peu à peu, se constitue ce que l’on nommera “le groupe de la rue Saint-Benoît” où, avec Robert Antelme et Dionys Mascolo, se pressent Claude Roy, les Desanti, Jorge Semprun, Edgar Morin, Clara Malraux, Francis Ponge, pour ne citer que ceux-là. Ainsi s’écoulent des jours et des semaines. Marguerite Duras aime. Marguerite Duras écrit. Pour elle, pas de distinction. Un pacte unit le désir et le langage, l’amour et les livres, facettes à peine différentes d’un continuum unique dont la passion est le commun dénominateur. Au prix des scandales qu’elle suscite par ses aventures dont certains détails se glissent à l’intérieur de ses textes, de ses films ou de ses pièces, elle persiste à ignorer le carcan de la raison, la froide logique, tout sens trop convenu. Elle leur préfère l’égarement, la peur, l’avance ténébreuse de folies passagères, le malheur parfois. Car le malheur est aussi miracle. Il s’éprouve dans une tension extrême et prélude à d’indicibles joies. De là que la démesure devienne, pour elle, la seule mesure. Il est capital d’aimer. Il est capital d’écrire. Elle s’y donne à cœur et corps perdus. Lit-on Hiroshima mon amour (1959), Moderato Cantabile et Dix heures et demie du soir en été (1960), partout se dévoile sa subjectivité. Elle n’a nulle prétention à la chronique réaliste de sa vie et charge à vif ses souvenirs de jadis ou de naguère, jusqu’à fonder sa propre mythologie, son pré carré d’où elle tire à vue si l’on tente d’y pénétrer. Lentement le succès arrive. En 1964, Le Ravissement de Lol V. Stein provoque l’intérêt du célèbre psychanalyste Jacques Lacan. Cet intérêt, certes flatteur, associé à l’attention qu’elle a éveillée parmi ceux que l’on baptise alors “ Nouveaux romanciers ” et dont elle se démarque pourtant de beaucoup, le militantisme féministe qui voudrait bien l’enrôler, autant de causes probables pour expliquer de tenaces légendes. Son génie de passer les bornes, sa violence native, son emprise sur d’inconditionnels admirateurs, le rejet envieux d’un public qui, pour une part, déclare ses livres trop difficiles, contribuent à lui donner une situation particulière dans la République des Lettres. Elle irrite ou effraie, fascine, déconcerte ou enchante. On doute, on se méfie. On a tort. Ses proches le savent bien qui, de Michèle Manceaux à Jean-Louis Barrault en passant par Gérard Depardieu, la voient tout autrement, “comme une femme amoureuse”, “comme une aventurière qui a ri, joui, souffert” selon les mots du dernier.

Et, en effet, ce sont ses élans, son ardeur, son impulsivité, son anticonformisme qui la poussent à devenir l’archéologue inventive et persévérante de sa propre histoire. Viendront ensuite Le Vice-Consul (1965), nombre de mises en scène dont La Musica, porté à l’écran en 1966, des pièces de théâtre étonnantes, Le Shaga, Yes, peut-être, en 1968, jusqu’à Détruire dit-elle, livre et film, le premier réalisé par elle seule, dès 1969. Rien ne l’arrête... En 1975, India Song obtient le Prix de l’Association française des cinémas d’art et d’essai au Festival de Cannes. Suivront L’Eden Cinéma, joué au théâtre du Rond-Point des Champs-Elysées et une série de courts et moyens métrages dont la suite des Aurélia Steiner (1979). Néanmoins, ce travail incessant, considérable, ne suffit pas à apaiser Marguerite Duras. Elle traverse des mois entiers dans une immense solitude, elle boit plus que jamais, elle ne ressent plus la fièvre amoureuse d’autrefois. Sans cesse laborieuse mais affaiblie, malade souvent, elle hante les chambres désertées de sa jolie maison à Neauphle-le-Château, ou contemple la mer sur le balcon de son appartement à Trouville. Comme délaissée par Vénus qui l’a si souvent comblée, elle clame sa tristesse. Ainsi, dans Le Navire Night (1979) : “Et puis plus rien n’est arrivé. Plus rien. Rien. Sauf toujours, partout, ce même manque d’aimer.” Ou encore dans Les Mains négatives (1979) : “J’appelle celui qui me répondra. Je veux t’aimer je t’aime.” L’Eté 80, publié cette année-là, inaugure un fécond renouveau et instaure un avenir différent qui ne sera pas simple aléa de sa vie, mais plénitude bouleversante autant que jadis et dont elle disait, en 1977 : “Quand on a entendu le corps, je dirais le désir, enfin, ce qui est impérieux en soi, quand on a entendu à quel point le corps peut hurler ou tout faire taire autour de lui, mener la vie entière, les nuits, les jours, toute activité, si l’on n’a pas connu la passion qui prend cette forme, la passion physique, on ne connaît rien.” 

Trois ans après, Yann frappe à sa porte. Aux prises avec une ardeur neuve, arrachée à ses soliloques, elle passe de l’esseulement à l’éblouissement. Le jeune homme auquel elle donne le patronyme d’Andréa se voit associé à la création littéraire et, assez souvent, à l’existence de l’écrivain. Très vite, elle lui soumet un fouillis de textes, publiés jadis par elle dans des hebdomadaires ou des revues, à quoi s’ajoutent préfaces et entretiens. Il les classe et rédige une note explicative. En 1981, le livre paraît, signé de Marguerite Duras, sous le titre : Outside. Désormais, Yann devient tantôt le dédicataire, tantôt le héros, l’interlocuteur, toujours l’amant, toujours une présence dans le lieu qu’est la page, surface blanche noircie de lignes, dans le volume des livres. Lieu à géométrie variable, espace verbal qu’encombre parfois la réalité. Et, quant à cette réalité, nul aveuglement chez Marguerite Duras. D’emblée, elle appréhende la précarité d’un tel amour. La différence d’âge entre elle et Yann – elle a soixante-six ans, il n’en a pas vingt-neuf – semble dérisoire auprès de l’homosexualité, perçue comme une entrave plus sévère. Elle dit : “Il s’agit d’un amour perdu. Perdu comme perdition.” Qu’importe ! Elle aime. Les pages d’Agatha, film et livre (1981), La Maladie de la mort (1982) éclairent une alliance tourmentée, traversée de sourires et de déchirements, une passion pleine de tumultes, entre vivre et mourir. Les fictions – ce mentir-vrai, selon la formule d’Aragon -, les longues ombres portées, les espaces nus, l’espoir vain, le désir qui fleurit ou s’étiole. Tout pourrait se résumer en une phrase destinée à Yann : “Tandis que je ne vous aime plus, je n’aime plus rien, rien que vous, encore.” (L’Homme atlantique, 1982).
 
En 1984, le Prix Goncourt pour L’Amant élargit grandement le nombre des lecteurs de Marguerite Duras qui, dès 1984, tourne avec son fils Jean et son ami Jean-Marc Turine, co-scénaristes, un film plein de charme, de gravité et de fous-rires devinés : Les Enfants, venu d’un court album intitulé “ah Ernesto” (1971). En 1987, ce seront Emily L. et La Vie matérielle. Entretemps, exténuée par ses fragilités cachées, par ses excès, ses déceptions, voire ses échecs, Marguerite Duras, qui projette une nouvelle œuvre, sombre dans un coma artificiel si long qu’on la croit proche de sa fin. Entre 1988 et 1989, se placent huit mois de paralysie et de mutisme, auxquels l’inébranlable foi de son fils fait un sort. Guérie, posant sur la grisaille générale la pointe aiguë de mots neufs, éperonnant la vie où elle s’enlisait, Marguerite Duras se remet à l’élaboration de La Pluie d’été (1990). Une sorte de miracle. A partir des Enfants, elle reprend des thèmes d’actualité : banlieue, chômage, autoroute, école, grandes surfaces, immigration et... l’inquiétude métaphysique. Mais l’ironie, l’humour, la malice, le goût de la parodie et de la farce sont ici convoqués, dont on songe rarement qu’ils forment une bonne part de la personnalité de l’auteur. Combative, insatisfaite du film que Jean-Jacques Annaud a tiré de L’Amant, bien que d’autres lecteurs encore soient venus vers elle après l’avoir vu, par-dessus tout désireuse d’évoquer librement à sa façon et sans contrainte, son extraordinaire enfance, elle donne, en 1991, une vaste fresque, L’Amant de la Chine du Nord. Puis, en 1992, un recueil d’entretiens, Ecrire, et un choix d’articles divers, Le Monde extérieur.

Dès lors, malgré son obstination sans relâche et sa vaillance, la vie la métamorphose cruellement. Non, ni l’écriture, ni l’amour ne mènent au salut. Ils ne sont que duperies, fallacieuses barricades érigées contre l’absurdité de la destinée humaine. Si l’on met de côté les circonstances de la publication, les polémiques, les questions restées en suspens, C’est tout, livré en 1995, n’est pas négligeable. Le clair-obscur de la pensée en dit plus long qu’une savante analyse : “Il n’y a plus de Duras”, y déclare-t-elle, parce qu’il n’y a plus rien à écrire. L’œuvre a dévoré la vie qui met un terme à l’œuvre en une parfaite coïncidence. C’est tout se clôt sur une image d’Apocalypse et abandonne au lecteur sa prose rhapsodique, toute de ruptures et de rapides variations, pareille à ces miroirs éclatés qui tapissent le fond des kaléidoscopes. Prose mélancolique comme une fin de saison, troublante comme l’Art brut, simple et rude comme le chagrin. Au matin du 3 mars 1996, Marguerite Duras meurt, 5 rue Saint-Benoît, dans le sixième arrondissement de Paris. 
Christiane BLOT-LABARRERE - Auteur de “Marguerite Duras” (Collection Les Contemporains, Ed. du Seuil, 1992)
© FRÉMEAUX & ASSOCIÉS/GROUPE FRÉMEAUX COLOMBINI SA, 2001 

Le Ravissement de Lol V. Stein (1964) 
Dès son premier roman, Les Impudents (1941), Marguerite Duras laisse entrevoir son attirance pour la représentation de la vie passionnelle qui deviendra le thème fondamental de ses œuvres, ou, plus exactement, le mouvement impérieux de sa recherche scripturale. Si Les Petits chevaux de Tarquinia (1953) commence à dénuder ce motif en centrant le récit sur les liens fragiles, toujours menacés, qui fondent la conjugalité, il faut attendre Moderato Cantabile (1958) pour qu’elle dise la complexité troublante du désir. La même année que Dix heures et demie du soir en été, Hiroshima mon amour (1960) s’interroge sur la possession amoureuse, qui est rapt, perte de l’identité, tentative d’une impossible fusion avec l’Autre, en tout cas, volonté irraisonnée de s’y livrer corps et âme. Chacun des textes de Marguerite Duras, s’il occupe une position spécifique, ne se saisit bien qu’en rapport avec ses autres textes. Chaque livre naît de celui qui, plus ou moins lointainement, le précède et se relie, plus ou moins rigoureusement, à celui qui le suit. Arabesques, dirait-on, s’il s’agissait de sculpture ou de dessin, fugue, en musique, schéma qui buissonne autour d’un centre irradiant. Le Ravissement de Lol V. Stein s’inscrit dans le droit fil d’un ensemble, en gardant néanmoins son originalité. Comme d’autres héroïnes, Lol a apprivoisé les vérités de la nuit. Elle incarne, elle aussi, toutes les ambivalences du désir en se hâtant hardiment vers les plus rares et les plus insaisissables vertiges... A cette époque, d’autre part, Marguerite Duras est tenue elle-même par un amour exalté – fougue et désespérance mêlées jusqu’aux lisières de la démence et du suicide. Trahie, privée d’alcool, réfugiée à Trouville, elle écrit, en quelques mois, Le Ravissement de Lol V. Stein qu’elle publie en 1964. La presse, partagée, s’interroge. L’un y voit le constat clinique d’une névrose, un roman du vide et de l’absence, abstrait, épuisant. L’autre un livre à part, énigmatique, réservé à une élite, un chef d’œuvre peut-être. Et si l’on ne tenait pas compte de ces jugements, voire des commentaires qu’à juste titre on continue d’élaborer ? Et si l’on décidait d’écouter sans vouloir à tout prix comprendre ? Comprendre ? Cela signifie n’avoir jamais assez compris. Comprendre ? Rien n’épuisera le champ infini d’autres analyses possibles. Pourquoi ne pas se laisser aller simplement au plaisir d’une voix ? Ne vaut-il pas mieux connaître que comprendre, à l’instar de Jacques Hold, le narrateur : “Je connais Lol V. Stein, de la seule façon que je puisse, d’amour.”

Suivons-le au Casino de T. Beach. Ne lâchons pas ce fil d’Ariane, aussi ténu, aussi modeste soit-il. Qu’arrive-t-il donc à Lol, cette jeune fille de dix-neuf ans, pendant le bal de T. Beach qui l’obsède et détermine la suite du récit ? Cachée derrière le bar et les plantes vertes, immobile, pétrifiée, elle assiste au coup de foudre qui jette son fiancé, Michael Richardson, dans les bras d’une femme plus âgée, à la grâce particulière, fatale, probablement, Anne-Marie Stretter. Une autre que Lol manifesterait colère ou jalousie devant pareille infidélité. Lol, non. Elle les contemple tous deux, captivée, émerveillée par la splendeur de ce ravissement amoureux. Ravie à son tour, c’est-à-dire arrachée à elle-même, changée, comme Maria déjà, lors d’une scène analogue dans Dix heures et demie du soir en été : “Elle ne peut se passer de les voir.” Si Lol crie, si elle s’évanouit, c’est au moment où les futurs amants délaissent le bal. L’image de cette passion naissante, brutale, irrésistible, cette minute rayonnante où elle a découvert la splendeur fugace de l’amour fou la bouleversent bien plus que l’abandon de son fiancé. Lol oublie de souffrir comme on l’aurait attendu de quiconque, elle oublie ceux qu’elle a vus pour se rappeler indéfiniment leur seul départ loin d’elle, sans elle, hors de son regard éperdu. De là sa véritable douleur, son accablement, sa frustration et sa prostration. Cependant, elle guérit, épouse Jean Bedford, et, à tous sens du terme, vit ailleurs. Dix ans, calme, indifférente, Lol ressemble à une dormeuse debout. Lorsque le hasard la ramène dans sa ville natale, S. Tahla, à côté de T. Beach, son idée est de raviver en elle la mémoire du bal, ce navire de lumière qu’elle n’a, de fait, jamais quitté. Retrouvant une amie d’enfance, Tatiana Karl, elle a vent de l’amour adultère qui la lie à Jacques Hold, le narrateur.

Sur l’heure, elle décide de transformer sa défaite d’autrefois en victoire. Une place est à prendre que ne lui ont pas offerte Michael Richardson et Anne-Marie Stretter. La voilà donc blottie dans un champ de seigle, devant l’Hôtel des Bois, pour observer à satiété Jacques et Tatiana, furtivement réunis. Les voit-elle ? A peine, sinon comme des ombres chinoises tronquées. C’est pourquoi parler de perversion, de voyeurisme paraît fort ridicule. Lol ne vit que dans et par les sortilèges de son imagination. Là se situe son domaine de choix. D’un côté, la chambre où se déroule un rituel amoureux fervent. De l’autre, le champ de seigle et le regard insatiable de Lol par lequel s’aménage une manière de participation au rituel, comme un partage. A travers des variantes, ce regard cherche à établir une distance idéale. Il fixe un espace où se rassemblent perpétuellement les images d’un désir indistinct et pourtant puissant. Entre les images et le regard s’amorce une griserie communicative, cependant que la spectatrice, ensorcelée, à mi-chemin entre l’extérieur et l’intérieur, exilée d’événements dont elle ne veut rien perdre, parvient ainsi à ne garder d’eux que la quintessence. Et maintenant, comment se confronter au réel qui, en aucun cas, ne peut se fondre à l’imaginaire, encore moins se confondre avec lui ? Tâche impossible pour Lol. Toujours l’obsession l’emporte, source ardente de son désir, souverain bien, auprès de quoi l’amour accompli avec Jacques Hold, épris d’elle, ne provoque rien d’autre qu’une tristesse abominable, une violente crise de folie. Mystérieuse Lol qui a tenté de se libérer et de diriger son avenir. Ce n’est point l’avenir qui l’attendait mais l’immuable passé. L’issue était derrière à l’instant où elle la cherchait en avant. Le souvenir a pesé sur elle de tout le poids de l’irrémédiable. Ainsi s’achève le livre, sur un nocturne, dans l’apaisante irréalité de l’ombre où Lol sommeille, évadée vers sa rêverie extatique. Envoûtant récit auquel Fanny Ardant prête sa voix exceptionnelle. Grave, vibrante, passionnée, elle effleure le profond velours des phrases et fait surgir des échos qui se prolongent en chacun, bien après l’avoir entendue. La poésie, il est vrai, irrigue cette narration – trame serrée du silence et du cri, de la suggestion, des secrets mal enfouis – à laquelle les mots imposent leur cadence musicale. Ne serait-ce pas aussi que l’auditeur y retrouve, en miroir ou en reflets fugaces, le visage dont il sait tout, son visage même ?
Christiane BLOT-LABARRERE

Les photos illustrant cet ouvrage proviennent du projet non-abouti d’une édition illustrée du Ravissement de LOL V. STEIN. Ce travail a été réalisé sous la direction de Marguerite Duras en 1967, le personnage de Lol. V. Stein étant interprété par Loleh Bellon, et photographié par Jean Mascolo.

© Jean Mascolo  
© FRÉMEAUX & ASSOCIÉS/GROUPE FRÉMEAUX COLOMBINI SA, 2001

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