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LE SENS DES ÂGES
Une nouvelle philosophie des âges de la vie
Pierre-Henri Tavoillot


Pourquoi grandir, pourquoi vieillir ?
Les âges seraient-ils en train de disparaître ?
Alors qu’il relevait autrefois de l’évidence, le sens des âges semble à notre époque irrémédiablement brouillé.




 

COFFRET 3 cds
CD 1
La sagesse des âges
1. Introduction : pourquoi grandir, pourquoi vieillir ? 6’50
2. La fin des âges de la vie 3’51
3. La lutte des âges 3’52
4. Des scénarios incomplets 2’34

L’entrée des femmes dans l’âge adulte
5. «?Un adulte c’est un père de famille, un soldat, un citoyen?» Léon Bourgeois 1894 4’10
6. La féminisation de l’âge adulte 2’04

Deux nouveaux âges de la vie
7. L’apparition de l’adolescence interminable 4’23
8. Une nouvelle retraite 2’02
9. Un temps troublant : le démon de midi 5’02

Les âges entre innovation, interrogation et fragmentation
10. La société démocratique moderne : la nécessité d’innover 5’42
11. La question des âges : une interrogation philosophique 2’51
12. La fragmentation des âges de la vie  3’43

 

Comment conduire sa vie ?
Les réponses du passé
13. La réponse du passé : le mythe  3’40
14. La ritualité : un message rassurant 3’20

La réponse cosmologico-théologique
15. Le livre de Job 3’50
16. L’ordre du cosmos 4’06
17. La théologie : la valorisation des âges de la vie 2’39

La modernité : l’ébranlement des références du passé, du cosmos et du divin
18. Une crise des fondements 3’08
19. L’État : la police des âges 3’19

 


CD 2
Les nouveaux habits des âges de la vie
1. «?L’adulte est un salaud?» Sartre  7’06

L’âge adulte cesse d’être un uniforme
Une reconsidération de l’âge adulte
2. Le seuil de l’entrée dans l’âge adulte 3’33
3. Des seuils mouvants 5’21

La crise existentielle
4. L’identité narrative des âges : raconter sa vie 3’53

La notion de maturité
5. Le chemin vers la maturité 2’56
6. L’idéal de maturité 2’57

Les trois dimensions de l’âge adulte
L’expérience
7. Savoir faire face 5’13
8. Cesser d’être jeune pour se réconcilier avec le monde: la pensée de Hegel 4’43

La responsabilité
9. La responsabilité pour autrui 3’47
10. A qui appartiennent les enfants ? 3’04

L’authenticité ou l’autonomie
11. Les deux sens de l’authenticité : entre ironie et complaisance 4’03
12. «?Les rêveries du promeneur solitaire?» Rousseau 4’55

Être adulte : entre crise et idéal
13. Un idéal inaccessible  2’55
14. L’âge pivot 5’24
15. L’adultité 2’07
16. La majorité 2’09
17. La maturité 1’48


CD 3
Une reconfiguration des âges de la vie
1. Introduction 2’00

L’enfance
2. La sacralisation de l’enfant 4’47

L’apport de l’Histoire
3. La remarque historique : l’enfant est devenu un individu à part entière 4’57
4. L’enfant prend de la valeur 2’16

L’apport de la Psychologie
5. L’enfant un individu «?presque?» comme un autre 4’51
Une définition philosophique
6. Peter-Pan : le contraire d’un enfant 4’32
7. Protéger l’enfance c’est protéger la volonté de grandir 3’34

Le temps de la jeunesse
La définition de l’Histoire
8. Un âge culturel entre le pouvoir et le droit 3’13
9. Une modification dans la définition même de l’humain: la Renaissance 4’41
10. La jeunesse comme définition de la perfectibilité 1’50

Une jeunesse qui ne cesse de s’accroître
11. Des stratégies variées d’entrée dans la vie adulte 3’11
12. Une lecture différente : la jeunesse comme expérimentation 4’55
La jeunesse d’aujourd’hui
13. Une jeunesse pessimiste 6’20

La vieillesse : le quatrième âge
Pourquoi vieillir ?
14. Réflexions historiques sur la vieillesse 3’09
15. Vieillir pour ou contre ? : Le poème de Mimnerme de Colophon 4’15

Défenseurs et détracteurs de la vieillesse
16. Les adversaires de la vieillesse  2’11
17. La vieillesse n’est pas un déclin mais une libération 2’41
18. L’extinction progressive de la vie : Montaigne et Nietzsche 2’19
19. Se réconcilier avec soi, les autres et le monde : Rousseau 2’24
20. Une querelle sans issue : «?le reste est ce qui vous est donné par surcroît?» Baudrillart 4’54
21. Une autre vie commence : une pensée qui s’élargit 2’39
22. Conclusion 2’22


Avons-nous perdu tout sens de l’âge ? De nombreux indices le laissent penser pour ce qui concerne, en tout cas, nos sociétés occidentales et vieillissantes. L’impératif de «?ne pas faire son âge?» semble s’être partout diffusé. Sous l’idéal de l’éternelle jeunesse se cache en réalité un âge abstrait qui serait fait de la meilleure part de toutes les périodes de la vie : l’innocence imaginative de l’enfant, la vitalité révoltée de l’adolescent, l’autonomie responsable de l’adulte et l’expérience désintéressée du vieillard?; avec, comme repoussoir : la dépendance naïve du gamin, l’idéalisme béat de l’âge bête, le réalisme cynique et sérieux de l’adulte et la décrépitude égoïste des vieux gâteux. C’est-à-dire, le meilleur, mais sans le pire. Notre époque annoncerait le temps de la disparition des âges.

Mais, à côté de cette apparente dissolution des stades de l’existence, une autre série d’indices vient témoigner au contraire de leur durcissement. Dans l’univers de l’entreprise, par exemple, les «?ressources humaines?» ne connais-sent que deux catégories — junior et senior —, comme si l’on était toujours soit encore trop jeune soit déjà trop vieux pour travailler. Elles témoignent d’une lutte des places très vives entre ceux qui les occupent et ceux qui les espèrent. Alors que, dans la vie privée, on vieillit de plus en plus tard?; dans la vie professionnelle l’obsolescence arrive de plus en plus tôt. D’où le diagnostic, selon certains, de l’avènement d’une lutte des âges, opposant de manière irréductible des «?castes?» de plus en plus hétérogènes : tout dialogue intergénérationnel, toute transmission, seraient devenus impossibles.

La crise de l’âge adulte
Fin des âges ou lutte des âges ? Ces deux scénarios compor-tent chacun des éléments plausibles, voire convaincants. Leur opposition en apparence radicale masque pourtant un point d’accord : le constat d’une crise de l’âge adulte. L’âge étalon, celui qui assurait la solidité de l’échelle existentielle, celui qui permettait l’arbitrage intergénérationnel, cet âge se serait inéluctablement effacé ouvrant la porte aussi bien à la guerre des âges qu’à leur disparition. Pourquoi ?

Il y aurait d’abord une espèce d’incompatibilité de principe entre l’âge adulte et les principes fondamentaux de l’époque démocratique que sont l’égalité et la liberté. D’une part, en effet, si les hommes «?naissent libres et égaux en droit?», on voit mal ce qui pourrait justifier la supériorité d’un âge sur un autre?; d’autre part, l’idéal de liberté invite l’homme à estimer qu’il n’existe aucune limite à sa perfectibilité.

Nous sommes loin du temps où Léon Bourgeois (1894) pouvait définir l’adulte comme «?le père de famille, le soldat, le citoyen?». Cette certitude d’un état adulte s’est dissipée pour le meilleur (les femmes sont devenues des adultes comme les autres) et pour le pire (toute figure repère de l’adulte semble avoir disparu). Pour le dire autrement, l’âge adulte semble concurrencé en amont par une adolescence de plus en plus prolongée (pour les sociologues, la jeunesse se termine désormais à 30 ans) et en aval par une étape tout à fait inédite de la vie, celle de la nouvelle retraite, où l’on est âgé sans être vieux (X. Gaullier). Entre ces deux «?nouveaux âges?», la ma-tu-rité semble se réduire à peau de chagrin, transition introuvable sur laquelle pèseraient tous les poids de l’existence : vie professionnelle au comble de son intensité et vie familiale à son apothéose de responsabilité. Autant d’éléments qui transforment cette période en une gigantesque crise, sanctionnée par la dépression : quand l’adulte échoue, il déprime parce qu’il a échoué?; quand l’adulte réussit, il déprime car il n’a plus rien à espérer. La meilleure définition de l’adulte, celle, en tout cas, que nous renvoie les enfants est la suivante : l’adulte, c’est un être … qui n’a pas le temps. A quoi bon grandir, si c’est pour en arriver là ?

Les anciens avaient jadis des réponses à ces questions : mythologie, rites de passage, philosophie, théologie, doctrine des sacrements. L’idéal d’une vie réussie, à défaut d’être parfaite, était incarné dans des modèles concrets et accessibles à chacun que la maturité représentait. De telles réponses semblent avoir disparu. L’âge adulte fragilisé, c’est toute l’échelle des âges qui s’efface. Sommes-nous voués au chaos existentiel. Qu’il y ait mutation des âges, est incontestable?; qu’il y ait disparition est plus douteux.

Reconfiguration des âges de la vie
Notons d’emblée quelques indices qui permettent de pon-dérer l’hypothèse d’une totale disparition de l’adulte, une déstabilisation corrélative de tous les autres âges.

• D’abord, il faut noter que la figure de l’âge adulte vient de subir une transformation radicale : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les femmes sont devenues des adultes comme les autres. Jusque dans les années 50, le synonyme d’adulte était âge viril. La féminisation de l’âge adulte, évolution tant quantitative que qualitative, demande à être absorbée.

• Ensuite, si les seuils d’entrée dans l’âge adulte sont devenus moins clairs, plus tardifs et réversibles (divorces, chômages, …), ils ne disparaissent pas pour autant. Deux critères fondamentaux demeurent les signes incontestables de cette entrée : l’accès à l’indépendance financière et à l’autonomie affective. Freud définissait en ces termes la normalité : être à la fois capable d’aimer et de travailler. Rien n’a changé de ce point de vue, même si la transition peut être plus longue et plus diffuse.

• Enfin, les âges de la vie sont réinvestis par les individus eux-mêmes lorsqu’il s’agit pour eux de donner sens et cohérence à leur existence. Il faut lire le renouveau des âges de la vie dans le contexte de la profusion des récits de vie, autobiographies, CV, psychothérapies, bilans de compétence et autres blogs. Les âges de la vie ne désignent plus des rôles ou des statuts prédéterminés de l’existence?; ce sont des processus rythmés par des crises. De même que la jeunesse est une adolescence (adulesco : je grandis), l’âge adulte est une «?maturescence?» (Claudine Attias-Donfut, 1989). Pour le dire autrement, entrer dans l’âge adulte ne signifie pas que l’on se considère comme adulte «?accompli?» ou «?achevé?». La maturité n’est plus un habit ou un rôle qu’il suffirait d’endosser, mais c’est un chemin à poursuivre.

Effacés à l’extérieur, les âges sont renforcés à l’intérieur comme des points de passage obligés de la construction de soi. Les transitions sont plus longues et plus incertaines, mais les problématiques existentielles des âges demeurent. Comment les décrire ?

Qu’est-ce qu’un adulte ?
Quand on pose aux Français cette question : «?pour vous, c’est quoi être adulte ??» (M. Tuininga, 1996). Deux réponses antinomiques arrivent immanquablement. Les uns disent «?Adulte, moi ? Jamais !?», comme si l’âge adulte était identifié à une petite mort (le confort petit bourgeois, stable et achevé), une restriction des possibles. Les autres répondent «?Adulte, moi ? Hélas, non !?», comme si, loin d’être un acquis, l’âge adulte était un idéal inaccessible.

Cette ambivalence nous met sur la piste d’une hypothèse : et si l’âge adulte était en crise, non parce qu’il serait affaibli, mais au contraire parce que son idéal serait devenu extrêmement exigeant. Par où l’idée démocratique de maturité rejoint l’antique exigence de sagesse que la philosophie réservait aux plus sages des sages. La démocratisation nous pousse tous à être des Socrate, des Epicure ou des Bouddha.

Cette hypothèse peut être confortée par un constat. Des enquêtes d’opinions, trois mots ressortent pour définir les qualités de l’âge adulte : l’expérience, la responsabilité, l’authenticité. Ces trois qualités font système, comme disent les philosophes, car elles concernent respectivement le rapport au monde (expérience), le rapport aux autres (responsabilité) et le rapport à soi (authenticité). Précisons.

Avoir de l’expérience, ce n’est pas avoir tout vu ou tout fait : c’est, au contraire, être capable de faire face à ce qu’on n’a jamais vu ni fait, aux situations nouvelles, voire exceptionnelles. Avoir de l’expérience, c’est, pour reprendre une formule de Hegel, regarder le monde «?du point de vue de la fin de l’histoire?», c’est-à-dire intégrer les événements dans une grille de lecture et de compréhension. C’est là ce qui différencie l’adulte du jeune : le premier connaît la fin de l’histoire, comme il sait, par ailleurs, que toutes les histoires ont une fin … Cette expérience là est un seuil décisif qu’il est d’ailleurs difficile de transmettre autrement que par l’exemple.

Etre responsable, ce n’est pas seulement être responsable de ses actes, c’est aussi être responsable pour autrui : les enfants, les élèves, les collaborateurs, les amis,… Il y a toujours quelque chose du «?parent?» qui demeure dans l’adulte, même quand il n’a pas d’enfant. L’adulte est en ce sens celui qui est digne de confiance.

Etre authentique, enfin, c’est, selon l’antique formule reprise maintes et maintes fois, «?devenir ce que l’on est?». Rien n’est plus difficile?; car nous menacent, d’un côté, la complaisance à l’égard de soi-même, la paresse, les fausses certitudes, le confort des rôles?; et, de l’autre, le manque de confiance en soi, l’angoisse, le sentiment de vide intérieur, l’ennui. L’authenticité doit se frayer un chemin entre ces deux écueils du trop plein d’être (ou, comme dit Sartre, le «?gros plein d’être?») et du vide existentiel pour dégager ce que les philosophes appellent une singularité, un être réconcilié avec le monde, avec les autres et avec soi-même.

Si tel est le portrait de l’adulte aujourd’hui, on comprend qu’il faille plus de temps pour y parvenir. On comprend aussi, qu’au regard d’une telle exigence, on puisse avoir, de temps à autre, des petits coups de fatigue : cette «?fatigue d’être soi?» (Alain Ehrenberg) qui pourrait être l’autre nom de la dépression.

Les âges en redéfinition
Mais aussi exigeante qu’elle soit cette redéfinition contemporaine de l’âge adulte a un avantage considérable : elle permet de redéfinir plus clairement les autres âges de la vie. Voyons comment.

Qu’est-ce qu’un enfant ? C’est un être rare et précieux dans nos sociétés vieillissantes, et la tentation est grande de lui vouer un culte idolâtre. Mais si l’on veut vraiment l’aimer il ne faut pas l’idolâtrer : ni l’enfermer dans l’enfance, ni en faire un déjà adulte. Le contraire d’un enfant, ce n’est pas le jeune, l’adulte ou le vieux, c’est Peter Pan, l’enfant qui ne veut pas grandir. L’enfant est un être qui veut grandir, mais qui ne sait encore ni comment ni pourquoi. Ce pourquoi il a tant besoin de ses parents et des adultes qui l’entourent. Il faut donc être très prudent aujourd’hui car ce n’est pas tant l’enfance qu’il faut protéger que la volonté qu’a l’enfant de grandir.

Pourquoi grandir ? Lorsque cette question se pose, c’est que l’on est sorti de l’enfance, pour commencer à entrer dans la vie adulte. C’est la raison pour laquelle, il faut sans démagogie favoriser tout ce qui contribue à l’autonomisation des jeunes. L’adolescence est ce moment critique où le jeune commence à raconter son histoire et sort de l’histoire de ses parents : ce qui engage inévitablement un conflit et une difficulté?; car le jeune est à la fois un mineur qu’il faut protéger et un adulte en puissance qui doit s’autonomiser.

Pourquoi vieillir ? Et bien précisément pour prendre le temps de prendre son temps. La vieillesse moderne n’est pas un « après de la vie?», elle peut être l’occasion d’un élargissement de l’existence, avant le déclin irrémédiable du quatrième âge, qu’on espérera le plus court possible. La vieillesse est l’occasion d’une seconde maturité plus désengagée, peut-être plus «?sage?». Si la jeunesse se passe à grandir?; la vieillesse se passe à s’élargir et à s’approfondir, comme le notait déjà Rousseau dans ses Rêveries d’un promeneur solitaire.

Une politique des âges
Bien sûr, tout cela est trop vite dit et devrait être affiné. Ajoutons juste un point, qui permettra de présenter tous les enjeux de cette nouvelle question des âges.

Aujourd’hui nos hommes politiques cherchent désespérément un grand dessein, qui permettrait de réenchanter la vie politique de nos démocraties. La question pourrait se formuler ainsi : «?Quelle peut-être l’utopie d’une société, qui a perdu confiance en l’avenir, qui est promise au vieillissement, pour laquelle la vie publique a cessé d’être centrale ??» Poser la question, c’est presque y répondre.

Parce que l’espoir d’un monde meilleur a fait place à la crainte d’un monde pire, parce que la vie privée est devenue plus sacrée que la vie publique, parce que nos sociétés produisent des individus rares et précieux programmés pour une vie longue, un nouvel idéal commence à prendre forme sous nos yeux : le développement durable de la personne. Assurer ce développement «?du berceau à la tombe?», tel est le grand dessein politique de la seconde modernité.

Pratiquement, cela signifie deux choses : d’abord qu’il lui faut contribuer à la production des individus adultes, c’est-à-dire à la réalisation d’êtres autonomes et responsables?; ensuite qu’il lui faut protéger, durant toute une vie, les conditions de cette autonomie et de cette responsabilité.

Et cela n’a rien d’aisé. Les vies contemporaines sont fragmentées, désinstitutionnalisées, remplies de ruptures et de bifurcations. L’époque de la «?police des âges?» est révolue, où l’Etat fixait des seuils administratifs (majorité, travail, retraite,…) valables pour tous. Lorsqu’en 1974 fut votée la majorité à 18 ans, c’était le moment où la jeunesse s’éternisant, on avait cessé d’être adulte à cet âge. De même lorsqu’en 1982, la retraite placée à 60 ans, il est clair que, depuis quelques temps déjà, on avait cessé d’être vieux à 60 ans.

La nouveauté c’est que chaque âge est désormais moins un segment définir de l’existence qu’une problématique particulière, qui, dans la perspective d’un développement durable de l’individu, doit faire l’objet d’un «?traitement spécifique?» : la vulnérabilité et l’éducabilité de l’enfance, l’autonomie immature des adolescents, la dépendance des jeunes majeurs, la responsabilité contraignante et contrariée de l’adulte, la liberté et la santé nouvelles des «?jeunes vieux?», la dégénérescence et la dépendance qui affectent la grande vieillesse.

Concernant cette dernière question, on peut sans doute «?tester?» la validité des remarques qui précèdent en faisant trois remarques.

1) La (grande) vieillesse n’est pas une maladie qu’il conviendrait de guérir : elle engage une sagesse. On se tromperait lourdement en se limitant à un traitement exclusivement matériel ou technique de la vieillesse.

2) Le but de la vieillesse n’a pas changé depuis la nuit des temps : rester un humain jusqu’à la fin. Vieillir en aussi bonne santé que possible, entouré de ses proches et des gens qu’on aime, avec le sentiment de servir encore un peu. Si l’on en est convaincu, c’est un spectacle insupportable que de voir les vieux coupés de leur histoire personnelle, réduits à leurs handicaps et largement désindividualisés. Face à cette situation, se dégage comme un nouveau droit de l’homme, celui «?de vieillir humain?» qui pourrait fournir un fil conducteur des politiques publiques.

3) Mais ce droit de vieillir humain engage aussi, comme il se doit, un nouveau devoir : celui, pour chaque individu et citoyen, de préparer sa vieillesse, d’anticiper le fait que le cadeau de l’existence durable puisse être aussi un fardeau pour soi et pour les autres, et particulièrement pour ceux qu’on aime.

Par où l’on voit que le traitement public et politique des âges de la vie gagne à ne jamais se couper d’une réflexion existentielle ou philosophique sauf à réduire la conduite de la vie à sa gestion bureaucratique. Tel est au fond le cœur du projet d’une « philosophie des âges de la vie?» : rappeler aux savoirs scientifiques, trop souvent fragmentés et fragmentaires, que la vie humaine aspire à conserver, envers et contre tout, une certaine unité.
Pierre-Henri Tavoillot

Références
Cl. Attias-Donfut, Générations et âges de la vie, PUF, 1989
E. Deschavanne et P.-H. Tavoillot, Philosophie des âges de la vie, Grasset, 2007
J.-P. Boutinet, L’immaturité de l’âge adulte, PUF, 1999
X. Gaullier, Le temps des retraites, Seuil, 2003
F. de Singly (dir.), Etre soi d’un âge à l’autre, L’Harmattan, 2001
M. Tuininga, Etre adulte, 100 personnalités témoignent, Paris, Albin Michel – La Vie, 1996.

Pierre-Henri Tavoillot (né en 1965) est agrégé (1992) et docteur en philosophie (1996), après avoir suivi des études d’histoire, de sciences politiques et de philosophie. Il est actuellement maître de conférences habilité à diriger les recherches à l’Université de Paris-Sorbonne et chargé de cours à Science-po. Depuis 1997, il préside le Collège de philosophie. Spécialiste de la philosophie des Lumières et de l’idéalisme allemand (Le crépuscule des Lumières, Editions du Cerf, 1995), son travail s’est aussi porté sur la question des âges de la vie. Il publie en 2007 en collaboration avec Eric Deschavanne, une Philosophie des âges de la vie. Pourquoi grandir ? Pourquoi vieillir ? (Grasset) qui a été couronnée par le prix François Furet 2007. Une version plus politique et plus appliquée de cet ouvrage paraît sous le titre Le développement durable. Pour une nouvelle politique des âges de la vie (La Documentation française, 2006) dans le cadre des rapports du Conseil d’Analyse de la Société (placé sous l’autorité du Premier Ministre), dont il est membre. En 2011, il publie aux éditions de l’Aube, Les femmes sont des adultes comme les autres et, aux éditions Grasset, Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité. Pierre-Henri Tavoillot a également été conseiller au cabinet du Ministre de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur (de 2000 à 2002).

«?Parce que l’espoir d’un monde meilleur a fait place à la crainte d’un monde pire, parce que la vie privée est devenue plus sacrée que la vie publique, parce que nos sociétés produisent des individus rares et précieux programmés pour une vie longue, un nouvel idéal commence à prendre forme sous nos yeux : le développement durable de la personne. Assurer ce développement «?du berceau à la tombe?», tel est le grand dessein politique de la seconde modernité, la tâche centrale qu’un État-providence, radicalement repensé, pourra prendre en charge.?» 
Pierre-Henri Tavoillot

Pourquoi grandir, pourquoi vieillir ?
Les âges seraient-ils en train de disparaître ? Alors qu’il relevait autrefois de l’évidence, le sens des âges semble à notre époque irrémédiablement brouillé.

L’adulte est cerné par une jeunesse qui s’éternise et par un troisième âge actif où on peut enfin s’épanouir. L’âge adulte n’est plus un idéal où peut s’exercer la liberté, il est le temps des soucis et des responsabilités. Comment repenser les âges de la vie afin que l’âge adulte redevienne l’idéal des contemporains ?

Partant du constat simple et clairement énoncé d’un bouleversement majeur des âges dans notre société, Pierre Henri Tavoillot pose la question du rôle de chaque âge dans la recherche du sens de la vie et propose une nouvelle philosophie des âges de la vie. Claude Colombini Frémeaux

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CONTRE-HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE VOL. 9 - MICHEL ONFRAY
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