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Benny Lévy


Platon :
          l’engagement politique en question







Séminaire 1996 L’Alcibiade de Platon - 4DVD - 15 heures
Un ?lm de Pascale Thirode & Jackie Berroyer
Avec la collaboration de Gilles Hanus
Réalisation Pascale Thirode


«?Plus que le savoir, le souci de la vérité oriente ses interventions ; à l’horizon de la vérité, jamais l’auditoire n’est traité comme un moyen?;
il est toujours traité comme une fin.?»    Jean-Claude MILNER


Platon : l’engagement politique en question
Expliqué par Benny Lévy

Séminaire 1996 L’Alcibiade de Platon
Photos livret : archives personnelles Léo Lévy
Production : Jackie Berroyer & Pascale Thirode
Avec la collaboration de Gilles Hanus
Réalisation : Pascale Thirode
Montage : Bertrand Fecci
Coordination éditoriale : Augustin Bondoux pour les Éditions Frémeaux & Associés
Conception couverture initiale : Simone Christ
Remerciements à Léo Lévy, Gilles Hanus, La Fondation Benny Lévy,
les Cahiers d’études lévinassiennes. Colette Olive des éditions Verdier.
Jean-Claude Milner et Bernard-Henry Lévy. Pascal Brunier et Odile Favé de l’Adav.
Direction éditoriale : Patrick Frémeaux et Claude Colombini
Fabrication & distribution DVD : Frémeaux & Associés
www.fremeaux.com


«?Dans l’ombre silencieuse de Socrate?» trois protagonistes sont présents dans ce film :
- Un texte vieux de 2?500 ans.
- Un enseignant : Benny Lévy se moquait des titres, masques de la comédie sociale. Quand, par hasard, quelqu’un le bombardait du titre de «?professeur?», il se retournait pour voir à qui cela pouvait bien s’adresser.
- Une assemblée d’étudiants.
Si les étudiants de cette fin de siècle -1996- réagissent, parfois vivement, est-ce pure magie d’un verbe, du charisme d’un enseignant ?
Cela tient plutôt au mode de lecture, anhistorique : chaque étudiant, chaque auditeur est convié à penser, du lieu où il se trouve présentement, à répondre aux questions de Socrate en même temps qu’Alcibiade. Lecture qui engage, ébranle l’existence de chaque-un et celle aussi de celui qui pose les questions.
Questions d’une actualité brûlante :
- Quelle est la tâche du bon chef d’Etat, à quelle condition peut-il l’accomplir ?
- Peut-on apprendre à devenir un bon conseiller pour le peuple, lui éviter les décisions aux conséquences catastrophiques ainsi qu’il en advint pour Athènes ?
- A quoi bon la question du «?Que faire?» (Lénine) quand celle du Soi est ignorée ?
Comment, alors, accorder le bien d’un seul et le bien de tous ? Quelle instance y parviendra, tiers humain ? Nom divin ? La question de Dieu, «?la plus actuelle de toutes les questions?» longtemps écartée, revient dans le fracas des armes et des attentats : «?Si le tiers… se dissimule derrière Dieu, utilise Dieu pour multiplier sa puissance, on ne peut avoir qu’une abomination, un religieux qui donne du combustible au pire fonctionnement du politique qui soit : celui du tiers despotique?». Et pourtant «?Sous l’intégrisme d’aujourd’hui, il y a un problème réel qui remonte à l’origine même du penser?».
Si Benny Lévy a su de manière si vivante faire sentir «?la pertinence profonde de ce dialogue en apparence si ancien, si désuet?», peut-être est-ce dû à sa manière d’enseigner qui, par quelque côté, tient à celle de «?ce juif de Socrate?» (Nietzsche, repris par Maurice Clavel).
NB : les citations entre guillemets sans précision d’auteur sont de B.L.
Léo LÉVY
© Frémeaux & Associés 2016




La petite histoire par Jackie Berroyer
 Parfois, on peut lire à propos de grands enseignants, que leur style s’exprimait également par leur présence, leur voix, leurs mouvements, bref leur façon d’être. Mais la plupart du temps ne restent que textes et des photos. En 94 alors que je cherchais quelque chose sur la philo dans la réserve d’un éditeur, une lectrice de la maison me dit qu’étudiante en Lettres modernes à Paris VII elle assiste à des cours donnés par un professeur qu’elle trouve extraordinaire.
Je connaissais Benny Lévy par la politique, la gauche prolétarienne et Sartre et je me souvenais des remous à propos d’un texte à deux publié par le Nouvel-Observateur en 80. Il avait choqué les sartriens. Ces derniers avaient bien retenu du philosophe qu’il fallait penser contre soi même, mais enfin pas à ce point. Et certains accusaient Benny Lévy d’avoir profité du grand âge de Sartre et de la maladie qui l’affectait pour lui faire renier certaines de ses avancées.
Je ne savais pas que Benny Lévy enseignait. J’ai alors assisté en auditeur libre à plusieurs de ses séminaires. Je repense à ces soirs d’hiver à priori peu réjouissants quand je quittais la tour amiantée de Jussieu, après trois heures de cours, les papiers gras voltigeant dans le vent du micro climat, je descendais ensuite dans la station de métro quasi déserte. Mais alors que je pouvais me trouver déprimé après avoir bu du champagne lors d’un cocktail mondain je me sentais comme illuminé de l’intérieur, Benny Lévy savait faire résonner les joies de l’étude.
C’est pourquoi j’ai fini par lui proposer un enregistrement filmé afin de laisser une trace de son enseignement. Il a d’abord hésité mais après quelque temps et des rapports devenus amicaux, j’ai obtenu son accord et celui de ses élèves. Il a alors opté pour un séminaire sur l’Alcibiade. J’ai fait ensuite appel à Pascale Thirode, une amie qui réalisait des documentaires et nous nous somme lancés.
Une fois le travail accompli et après plusieurs échecs auprès de différents diffuseurs potentiels nous avons rangé l’ensemble dans des tiroirs, pour le ressortir des années plus tard en apprenant que le Mahj organisait pour les dix ans de la disparition de Benny, mort à Jérusalem le 15 octobre 2003, quelques journées à sa mémoire.
De son côté Gilles Hanus qui avait été élève de Benny à la même époque a rassemblé des éléments et transcrit le séminaire, que l’éditeur Verdier a publié en volume. Nous avons réalisé un document d’une heure, en guise d’introduction et les éditions Frémeaux & Associés ont pris l’heureuse décision de sortir l’ensemble du séminaire sous forme de coffret.
Jackie BERROYER
© Frémeaux & Associés 2016



Benny Lévy par Pascale Thirode
Il avait refusé d’être filmé dans un premier temps. Puis Benny Lévy a accepté la présence d’une caméra pour «?l’Alcibiade de Platon?».
Il a posé des conditions : «?j’interromps le tournage à la moindre gêne?». Tous les lundis soirs, je suis au rendez-vous. Pas de lumière additionnelle, pas de pied de caméra, pas de micro.
Discrète, sans me faire oublier, je suis assise ou je me faufile entre les rangées de tables quand il arpente la pièce en tous sens.
Peu à peu, un équilibre s’installe entre ma petite caméra, les élèves et le visage de Benny Lévy, dans cette salle dépouillée, tableau verdâtre et néons qui sifflent. Il a pris soin, à ma demande, de porter chaque fois la même cravate, la même veste, la même casquette.
Plus tard, quand je ne suis pas tout à fait prête, il m’attend pour commencer son cours.
De février à mai 1996, je filme l’intégralité du séminaire. Des heures d’images de Benny Lévy, lui qui a constamment veillé à ne pas s’exposer.
L’année suivante, nous le retrouvons à Jérusalem où il vit désormais. Il visionne des extraits, les commente. Nous flânons dans la ville.
De retour à Paris, je monte quelques séquences. Les diffuseurs, de prime abord intéressés, ne donnent pas suite.
En 2003, en lisant Libération, j’apprends la disparition de Benny Lévy.
A l’abri de la lumière, les cassettes soigneusement étiquetées attendent pendant des années.
C’est la volonté de Léo Lévy, son épouse, de montrer des images à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Benny Lévy, qui nous encourage à les exhumer. Les impressions du tournage me reviennent. Il regardait les élèves, parlait sans une note, sans une hésitation, avec le mot juste et même s’il s’adressait à toute une classe, chaque élève avait la sensation qu’il ne parlait qu’à lui, comme s’il parlait à «?chaque un?».
Si le film laisse une trace de l’ensei­gnement de Benny Lévy, il fait renaître aussi son sourire éclatant.
Pascale Thirode
© Frémeaux & Associés 2016



Benny Lévy par Jean-Claude Milner
Pendant longtemps, la situation de Benny Lévy, dans l’Université, demeura précaire. A plusieurs, nous nous sommes employés à la consolider.
Or, j’avais réfléchi à ce qu’on peut et doit attendre d’un enseignement uni­versitaire?; je m’étais exprimé publiquement sur ce point. Parmi mes collègues, ils étaient nombreux à penser que je dérogeais, en soutenant Benny Lévy, aux principes que j’avais formulés. J’étais mû, disait-on, par la force du souvenir. Les uns raillaient ma fidélité, d’autres la louaient. Ils avaient également tort.
J’étais en effet certain que son enseignement avait sa place légitime dans une université digne de ce nom?; plus même, j’avais expliqué à l’Université Paris-7 qu’un jour viendrait où cet établissement tirerait honneur de l’avoir accueilli.
Une raison fonda­mentale à ma conviction : j’avais lu le Nom de l’homme. J’y avais reconnu le véritable principe de ce qu’on appelle si improprement la recherche?; j’entends la capacité de produire, dans la pensée, des propositions nouvelles. J’avais justement placé cette question au centre de ma conception de l’université : sa mission n’est pas seulement de transmettre des savoirs constitués, mais d’en articuler de nouveaux. Encore faut-il que ces nouveautés naissantes soient rendues accessibles à un auditoire. Mais, sur ce point, je n’avais aucun doute. En position de dirigeant politique, Benny ne cédait jamais sur sa passion de la clarté et sur sa volonté d’explication. Je savais qu’il mettrait son talent de parole au service de la pure pensée.
En lui prêtant mon appui sans réserves, je respectais mes propres exigences quant aux missions générales de l’université. Telles que je les concevais, Benny Lévy y répondait pleinement, non pas en raison de ce qu’il avait été, mais en raison de ce qu’il promettait d’être.
J’en étais certain, mais je n’avais pas de preuve vivante. Cette preuve, dont je n’avais pas besoin, je l’ai pourtant reçue, après coup, grâce aux transcriptions et aux documents filmés. Elle allait bien au-delà de ce que j’attendais. J’ai enseigné moi-même et j’ai suivi des enseignements dispensés par de grands noms. Je me sens d’autant plus fondé à témoigner de la singularité propre de Benny Lévy. Plus que le savoir, le souci de la vérité oriente ses interventions?; à l’horizon de la vérité, jamais l’auditoire n’est traité comme un moyen?; il est toujours traité comme une fin. Entre celui qui parle et ceux qui écoutent, le contrat s’ordonne du respect.
Je n’ignore pas qu’on peut enseigner autrement?; moi-même, je suivais d’autres voies, exclusivement déterminées par le savoir impersonnel. Je n’ignore pas qu’en arborant le masque de la vérité, de faux maîtres peuvent faire des ravages. Raison de plus pour s’étonner devant l’exception. Benny Lévy a mesuré le risque et s’y est affronté victorieusement.
Jean-Claude Milner
© Frémeaux & Associés 2016




Benny Lévy par Gilles Hanus
Pour moi et bien d’autres, Benny Lévy fut avant tout un enseignant inoubliable. De tous ceux que nous rencontrâmes durant nos études, nous avons certes gardé, plus ou moins consciemment, plus ou moins volontairement, quelque chose : des connaissances, une expression, un théorème, une proposition, un style, une anecdote, un tic de langage. De lui, cela aussi, et bien autre chose. S’il existe toute sorte d’enseignants, force est de constater que celui-ci nous a marqué par son caractère exceptionnel, c’est-à-dire par sa capacité à n’entrer dans aucun genre connu de nous.
Un enseignant exceptionnel, c’est ce que l’on appelle un maître. Le mot a mauvaise presse, il convient donc d’en préciser le sens. Le maître – celui qui enseigne, non celui qui domine - est celui par le truchement duquel nous entrons dans la pensée. Son éminence n’est pas statutaire, ne se décrète pas, n’obéit à aucun argument d’autorité?; elle est factuelle, qui s’impose toujours à nouveau par elle-même. La parole magistrale convoque à l’exercice de la pensée. Elle frappe et anime l’auditeur qu’elle rend étranger à ce qu’il croyait penser, substituant au bien connu un inconnu désirable.
C’est une telle parole que les images filmées par Jackie Berroyer et Pascale Thirode rendent sensible. La voix d’abord : le timbre, la tonalité, l’accent ou, plus pré­cisément, l’accentuation, le rythme tantôt fluide, tantôt saccadé, le chant presque parfois, les cris, rythme et volume se mêlant selon d’innombrables modalités et accompagnant la pensée au point qu’il devient impossible de dissocier l’une des autres – voilà ce qui frappait d’emblée l’auditeur de ces cours. La gestuelle simultanément : une parole qui va en marchant, une pensée se faisant à la vitesse et à la mesure des pas du penseur. Parole et pensée s’élaborant dans un corps, celui d’un professeur en chair et en os. Cela n’est pas si fréquent dans les lieux de l’esprit. Frappé, l’auditeur se sentait sommé d’entrer dans la danse, en en mesurant tout le sérieux. La parole de Benny Lévy tranchait et, pour beaucoup d’entre nous, marqua un commencement : la voix qui la portait ne s’éteignit plus. Elle résonne aujourd’hui dans les textes qu’il nous a laissés ainsi que dans les tentatives plus ou moins heureuses de ceux qui le croisèrent pour penser à leur tour.
Nous n’apprîmes qu’ensuite ce qu’il avait été : Juif égyptien chassé en Belgique puis en France, dirigeant de la Gauche Prolétarienne, «?secrétaire?» de Jean-Paul Sartre, penseur aussi intense que méconnu, Juif de l’étude, redécouverte après une longue errance, puis, bien plus tard, fondateur et animateur principal de l’Institut d’études lévinassiennes à Jérusalem. Une telle richesse ne s’accommode guère de l’académisme, on le comprend aisément. Les textes ne peuvent être abordés comme doctrines ou comme documents, ils constituent la source d’une pensée vivante, l’occasion de comprendre et d’éclairer sa propre existence maintenant. Le plus frappant fut sans doute cette capacité à actualiser les textes qui explique la fraîcheur et la vitalité sans pareille de l’enseignement de Benny Lévy. Souhaitons que ces images permettent à tous ceux qui n’ont pas eu l’occasion d’entendre sa voix d’en saisir au moins les éclats.
Gilles HANUS (Directeur des Cahiers d’Études Lévinassiennes)
© Frémeaux & Associés 2016




Benny Lévy par Bernard-Henri Lévy,

extrait de Pièces d’identité © Grasset
Commençons par le commencement : rappelez-nous quelles furent les circonstances de votre première rencontre avec Benny Lévy.
C’est une très vieille histoire. Je l’ai racontée dans le chapitre des Aventures de la liberté intitulé «?Ces effrayants jeunes gens?». Je suis en hypokhâgne. Mon père a demandé à son ami Jean-Pierre Vernant, qui a transmis à Louis Althusser, de me trouver un répétiteur intéressé, comme on disait dans le jargon de l’École normale supérieure, à me «?tapiriser?». Arrive alors, dans le bureau d’Althusser, un jeune homme aigu, laconique, doué d’une éloquence sèche, amateur de légendes et de grandes éruditions, que je reconnais aussitôt comme le déjà mythique chef des maoïstes français. Il y a, à l’époque, le tuteur idéologique du mouvement, qui est Jean-Claude Milner?; et le chef politique, ce tout jeune Benny qui a succédé à Robert Linhart, qui s’appelle encore Pierre Victor, et que je vois surgir dans le bureau d’Althusser. Il me donnera quelques cours. Peut-être jusqu’à Noël. Peut-être moins longtemps, je ne sais plus. Ne serait-ce que pour Althusser, qui est notre maître à tous deux, il joue en tout cas le jeu quelques semaines. Je me souviens d’un cours sur le Philèbe de Platon?; d’un autre sur la Critique du jugement?; et, aussi, d’une explication magistrale du Menteur de Corneille. Mais il avait, je le voyais bien, la tête ailleurs. C’était l’époque des débuts de la révolution culturelle chinoise. C’était le temps où l’on tenait, avec et après Freud, que les livres étaient fils du malheur. «?Changer l’homme en ce qu’il a de plus profond?», disait-on. Ou : «?visons l’homme droit dans son âme?». Ou encore : «?cassons en deux l’Histoire du monde?» — là-bas, en Chine, mais aussi ici, en France. Tous slogans dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne prédisposaient guère à enseigner durablement Corneille et Kant à un fils de famille… Je le sais. Lui aussi. Je me rappelle même ma gêne à l’idée de ce précieux temps que je retirais, à cause de ces cours idiots, à la sainte militance. Et, assez vite, nous nous arrêtons.
(…)
De nombreux critiques se sont étonnés, ou indignés, du ton de Benny Lévy. Je crois que celui-ci est à mettre en relation avec la puissance de sa parole. Quiconque a rencontré Benny Lévy peut témoigner du fait que la moindre conversation avec lui prenait l’ampleur d’un dialogue au plus haut niveau. Avez-vous été sensible à cette parole ?
Évidemment. Le talent de Benny était aussi — certains disent même d’abord — un talent oral. C’était un lecteur hors pair. Il savait, comme personne, donner vie à un grand texte. Mais il n’était jamais si impressionnant que lorsqu’il le faisait oralement, dans la vibration de sa propre parole, soit qu’il ait en face de lui les étudiants de son Séminaire, soit que nous soyons seuls, tous les deux, dans une relation d’interlocution privilégiée. Dans ces moments-là, il y avait quelque chose de socratique en lui. Il y avait cet effet «?torpille?» dont parle Platon à propos de Socrate. L’effet de cette parole était, bien sûr, comme vous le dites, qu’elle conduisait «?au plus haut niveau?». Mais c’était aussi un effet de vérité, donc de liberté, qui va à l’inverse de la réputation d’autoritarisme ou de fanatisme qu’on lui a faite. Le «?ton?» de Benny ? Eh bien justement : gaieté, liberté. Et, quoi qu’on en ait dit, une vraie écoute de l’autre et, donc, une vraie tolérance.
Quid, maintenant, de Jérusalem ? C’est là, à Jérusalem, que, vingt ans plus tard, vingt ans après la mort de Sartre, vous fondez avec Benny l’Institut d’études lévinassiennes…
Voilà. C’est là. C’est là, à Jérusalem, au lieu même où nous sommes en train de parler, que nous nous sommes retrouvés, ce fameux jour, il y a cinq ans, Alain Finkielkraut, Benny Lévy et moi, pour fonder cet Institut qui, à l’époque, s’appelait encore l’«?Institut Levinas?» et qui était, pour Benny, et pour nous tous, quelque chose d’assez important. Pour des tas de raisons. Des raisons philosophiques, sûrement. Mais pour des raisons biographiques aussi. Je me souviens, ce jour-là, de ce que Benny appelait le «?climat d’émeute?» autour de la salle. En gros, et dans sa langue, cela voulait dire qu’il y avait un monde fou, que la salle était pleine, qu’il y avait des gens qui ne pouvaient pas entrer, etc… Benny avait donné une interview à la radio israélienne. Il l’avait fait avec cette fièvre et cette force qui étaient les siennes et qu’il avait gardées de son passé militant. Et il me semble qu’à Jérusalem ce moment-là a été un moment très intense. Le sentiment d’un vrai acte fondateur. Le sentiment qu’autour de nous trois peut-être, mais aussi, et surtout, autour du nom de Levinas, se jouait quelque chose d’important dans la façon que l’être-juif pouvait avoir de se figurer et décliner. C’était bizarre ce trio, finalement… Finkielkraut, Benny, moi… Il y avait des dissentiments entre les uns et les autres… Des origines philosophiques diverses et des points d’arrivée encore plus divers… Et c’est vrai que, lorsque je repense à ces trois discours à la fois juxtaposés et, dans mon souvenir, assez articulés, lorsque je revois ce juif laïque qu’était Finkielkraut, ce juif laïque et universaliste que j’étais aussi et ce juif religieux qu’était Benny, lorsque je repense à ce climat de fraternité entre nous trois, à cette volonté, non pas de dialoguer bien sûr (je t’ai dit ce que Benny pensait du dialogue et je ne suis pas loin de penser la même chose) mais de s’entendre, de se parler, lorsque je repense à ce pari qui était le nôtre et selon lequel, au confluent de nos trois discours, quelque chose allait se produire, cela me semble, avec le recul, un moment quand même exceptionnel. Et fort. Et inattendu. Et étrange. Elle ne manquait ni de mystère ni de sens, cette co-présence des trois. Et cette confrontation affectueuse, dans le Jérusalem du moment, de nos trois positions philosophiques. Un orthodoxe et des laïques. Un religieux et des non-religieux. Un juif installé en Israël et des juifs de la diaspora. Et, entre les deux juifs de la diaspora, entre Finkielkraut et moi, d’autres sortes de désaccords, assez sérieux aussi, mais soudain surmontés — en partie, du reste, grâce à Benny et à son arbitrage bienveillant et silencieux. Je crois que cela a provoqué une certaine surprise. La foule qui était là en témoignait. Et, comme Benny l’espérait, il y a bien eu «?émeute?» pour ce premier acte fondateur de l’Institut.
Bernard-Henri Lévy
texte issu de Pièces d’identité aux éditions Grasset,
avec l’autorisation de Bernard-Henri Lévy et de Grasset © 2010


Benny Lévy, qui ne fut pas moins que l’élève d’Althusser, l’assistant de Sartre, le disciple de Levinas, dont l’œuvre se situe aux confins des traditions juives et occidentales, est aujourd’hui considéré comme l’un des intellectuels et des passeurs les plus brillants de sa génération. A travers l’étude de l’Alcibiade de Platon, grand texte philosophique fondateur puisqu’il interroge l’engagement politique, Benny Lévy délivre un formidable séminaire de 14 heures motivé par une indicible envie de transmettre et une manière particulièrement revigorante d’aborder et de s’approprier le texte et les idées. En effet, pédagogue passionné, lorsqu’il s’adresse à son auditoire tout son être s’exprime, dans sa façon de parler, de se déplacer, de gesticuler, mais également de dialoguer avec le texte et de l’apprivoiser… Il est l’éclatante figure de l’instruction dialogique de la philosophie, qui depuis Socrate et Platon préfère la transmission orale du savoir. Fasciné par l’enseignement de Benny Lévy, dont il fut l’auditeur pendant plusieurs années, Jackie Berroyer demande à Pascale Thirode de filmer le cours, afin d’en garder une trace audiovisuelle. Ce coffret DVD présente en sus le remarquable film documentaire de la réalisatrice, montrant des extraits du séminaire de février à mai 1996, entrecoupés de commentaires du philosophe lui-même, que Pascale Thirode et Jackie Berroyer sont allés filmer postérieurement à Jérusalem en 1997. Les passages de cet entretien rythment le film et lui donnent une dimension réflexive qui met en perspective la singularité de la parole enseignante de Benny Lévy, qui comme le soutient Bernard-Henri Lévy est «?l’un des rois cachés de notre temps?».    
Christophe Lointier & Patrick Frémeaux



• Le film document de l’ensemble des 11 cours sur près de 14 heures, réalisé par Pascale Thirode et monté par Bertrand Fecci.
• Le documentaire «?Benny Lévy : traces d’un enseignement?» de Pascale Thirode et Jackie Berroyer avec la collaboration de Gilles Hanus.


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